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Prolégomènes à une réflexion sur la violence (Réfractions n°5)

La revue de recherches et d’expressions anarchistes française Réfractions a publié en 2000 un numéro intitulé « Violence, contre-violence, non-violence anarchistes ». Nous republions ici un très beau texte d’Eduardo Colombo, « Prolégomènes à une réflexion sur la violence ».

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Prolégomènes à une réflexion sur la violence

« Je parlerai de la bonne violence qui porte la réponse insurgée du dominé au dominant. »

C’est le quatrième acte des Justes de Camus, et Kaliayev se trouve dans une cellule de la tour Pougatchev à la prison de Boutiri après avoir tué le grand-duc Serge. Un prisonnier, Foka, pour réduire sa peine de meurtrier, pend les condamnés. Il croit qu’un bourreau ne commet pas de crimes « puisque c’est commandé ». Kaliayev s’adresse à lui :

Kaliayev : Tu es donc un bourreau ?

Foka : Eh bien, barine, et toi ?

Camus : les Justes (p. 364 , la Pléiade)

Pour le bourreau, ses actes et celui de Kaliayev s’équivalent, mais dans le monde humain de la chair souffrante et humiliée, la révolte et l’oppression ne sont pas échangeables, un axe les unit mais une valeur radicale les oppose.

La violence de la révolte et la violence de l’oppression ne parlent pas la même langue, et toute traduction de l’une dans l’autre est impossible. Celui qui veut les traduire parle la langue de Foka.

Ainsi, nous voulons, d’entrée de jeu, poser une affirmation et établir une distinction. La violence de l’opprimé, du révolté, est nécessaire et légitime. La violence qui libère n’est pas du même ordre que la violence qui opprime.

À partir de là, beaucoup de problèmes se posent. La première difficulté qui se présente quand on veut discuter ou réfléchir sur la violence est l’étendue de son champ sémantique. La violence n’est pas une catégorie conceptuelle unifiée. Le contenu le plus général du mot fait référence à une force excessive, incontrôlée, brutale, abusive. La violence de la pluie, du vent, de l’incendie. Si on veut contraindre quelqu’un par la force, on lui fait violence. Mais on peut obliger par d’autres moyens, la menace, les bons sentiments, la tromperie. On viole un corps ou une conscience. Mais aussi on se fait violence pour dominer sa colère. On a une violente et dévorante passion pour une femme ou pour la liberté. Violents sont le despotisme et la tyrannie. Le pouvoir opprime. L’oppression peut être douce ou violente, mais elle me fait toujours violence.

Quand on veut unifier la violence, on se trouve devant le paradoxe suivant : si le tyran me fait violence pour me soumettre à sa volonté, je me révolte. Et, par cette action, je lui fais violence en l’empêchant d’accomplir ses désirs. À l’évidence ces deux violences ne sont pas symétriques.

Le tyran et le révolté, ou le capitaliste et le prolétaire, se dégagent de l’arrière- plan comme des figures ou des types de la lutte sociale, mais dans l’écoulement constant de la vie, dans la pratique répétitive du quotidien, c’est dans l’institution hiérarchique et étatique de la société que se trouvent les formes ouvertes ou cachées de la violence collective, politique, sociale, institutionnelle. Parce que les comportements individuels prennent sens dans ce contexte social, c’est-à-dire qu’ils deviennent conformistes ou réfractaires ou révolutionnaires à l’intérieur d’un univers symbolico-imaginaire grâce auquel la société prend forme et se reproduit.

Sur le socle de l’exploitation économique, la domination politique ordonne et réprime. L’État est le représentant et le garant symbolique de l’ordre établi. Nous pouvons dire dans une formule que la violence est une fonction de la structure de la domination. Elle est violente quand elle oblige et sanctionne. Elle justifie d’avance la violence du révolté.

La violence primaire

Ici gît, enseveli par la force prégnante des représentations imaginaires centrales de notre monde hiérarchique et androcentrique, un problème grave et complexe, mille fois dénoncé mais difficile à expliciter. Devant les manifestations ouvertes de la violence du pouvoir, la réaction s’impose d’elle-même, mais les entreprises sournoises de conditionnement, de nivelage, de dressage qui s’exercent de façon subtile et aimable, sollicitant et obtenant la complicité de la victime, sont plus difficiles à reconnaître. En plus, l’alchimie de l’adaptation s’effectue dans le processus de socialisation de l’enfant où les formes de la domination politique existante se transforment en catégories psychologiques de la réalité établie.

Les structures de domination « sont le produit d’un travail incessant (donc historique) de reproduction auquel contribuent des agents singuliers » [1], c’est-à-dire les hommes et les femmes dans leur vie personnelle et sociale, vie encadrée par la Famille, l’Église, l’École, l’État. Ainsi les dominés – comme les dominants d’ailleurs – appliquent eux-mêmes les catégories interprétatives ou compréhensives du monde qui ont été construites du point de vue des dominants mais qui, venant maintenant aussi des dominés, apparaissent comme naturelles.

On reconnaît là ces processus – que Bourdieu appelle le paradoxe de la doxa – qui sont responsables de la transformation de l’arbitraire culturel en un fait de nature. Et qui produisent, quand on fixe un petit peu l’attention sur le problème, cet espèce d’étonnement devant « le fait que l’ordre du monde tel qu’il est […] soit grosso modo respecté, qu’il n’y ait pas davantage de transgressions ou de subversions, de délits et de “folies” […] ;

ou, plus surprenant encore, que l’ordre établi, avec ses rapports de domination, ses droits et ses passe-droits, ses privilèges et ses injustices, se perpétue en définitive aussi facilement, mis à part quelques accidents historiques, et que les conditions d’existence les plus intolérables puissent si souvent apparaître comme acceptables et même naturelles ». [2]

Étonnement qui, deux cent cinquante six ans avant le texte de Bourdieu que je viens de citer, avait saisi déjà Hume :

« Rien ne paraît plus surprenant, à qui considère les choses humaines d’un œil philosophique, que la facilité avec laquelle la minorité gouverne le grand nombre, et l’aveugle soumission avec laquelle les hommes sacrifient leurs propres sentiments et passions à ceux de leurs gouvernants. » [3]

Habitués à un société structurée sur la domination – qu’en la trouvant déjà là à leur naissance ils prennent pour un fait naturel –, les femmes et les hommes méconnaissent cette violence première, symbolique, rampante, froide, structurante de leur propre être psychique.

Nous voilà engagés dans des voies de la raison qui vont à l’encontre du « témoignage des sens » cher à la plupart de nos semblables.

La violence qui se montre, chaude, sensible, que nous voyons tous les jours, est une autre violence : les tueurs en série (serial killers), les viols, la maltraitance, le racket, la « violence urbaine » des « quartiers sensibles », la violence aveugle et sans objet des jeunes marginalisés sans projet ni avenir, la petite délinquance de l’exclusion, mais aussi les bombes, les occupations d’usine, les séquestrations de patron, les vitrines brisées, les émeutes, les attentats à la propriété, les squats, etc.

Toutes les formes de la violence – manifestations conscientes d’une révolte ou inconscientes expressions d’une situation sociale – sont amalgamées et criminalisées en bloc pour être mises au service du discours de l’insécurité. Ce discours, colporté par tous les moyens de communication de masse, donne la vision autorisée du monde social à l’époque de la mondialisation du marché capitaliste et il construit en même temps son objet : la « violence des jeunes », la « violence urbaine », propre aux exclus, aux immigrants, aux classes populaires, aux quartiers de relégation.

La classe dominante dans la société néo-libérale – comme la bourgeoisie à l’origine de l’industrialisation – fait appel à un traitement pénal de la misère et signale comme responsable la classe dangereuse, en occultant son propre rôle dans la genèse sociale et économique de la marginalisation.

En prenant appui sur le postulat de la croissance du phénomène dit de « la violence urbaine » – concept idéologique manipulable a piacere –, les différents gouvernements dans les pays du capitalisme avancé adoptent, avec les nuances nécessaires, les « théories » formulées par la droite américaine des années 80 devant la nouvelle situation créée par le capitalisme conquérant, la déréglementation du secteur privé et l’amenuisement du secteur public. Ces prétendues théories sont basées sur le triptyque suivant (devenu entre-temps néo-libéral, mais aussi de plus en plus « social-démocrate ») : le marché « libre », la responsabilité individuelle (appel aux tribunaux, aux juges) et les valeurs de la famille (patriarcale soft). Avec l’écart, lui vraiment croissant, entre riches et pauvres, et la peur des nantis devant le moindre désordre qui puisse surgir dans « la populace de nos grandes villes » confrontée à la « fracture sociale », les théories néo-libérales aboutissent, comme nous sommes en train de le voir tous les jours, à la doctrine de « la tolérance zéro », exemple de la politique policière et judiciaire de l’État pour gérer la nouvelle pauvreté. [4]

Toutes les manifestations ouvertes de la violence sont manipulées de telle façon que leur présentation quotidienne écrite et en images laisse dans l’ombre leur véritable sens et leur connexion avec le pouvoir. Le discours social travaille au niveau de la représentation pour inverser en surface la relation profonde. Le discours présente les choses comme si la violence commençait avec l’acte du sujet qui se rebelle ; sont violents ceux qui n’acceptent pas, ceux qui disent non à l’ordre social. Puis vient la violence de l’État, réponse à la première, violence secondaire : c’est la répression nécessaire pour sauver la vie et les biens des honnêtes citoyens, le droit sacré à la propriété, à la vie et au travail. C’est-à-dire violence bénéfique pour secourir la loi et l’ordre, l’ordre social.

Nous arrivons ainsi à une autre définition de la violence sociale plus pragmatique : la violence apparaît comme expression de tout type de comportement individuel ou groupal qui met en danger l’ordre établi et qui fait intervenir les forces répressives de l’État. Un tel comportement peut être calme et pacifique ou brutal et extrême, il violentera la règle imposée ou la soumission requise.

De toute façon, nous sommes toujours confrontés à deux formes de violence, l’une qui menace l’ordre, l’autre qui le rétablit. Mais l’opinion normalisée voit seulement la première comme primitive, originaire, négative et illégitime. Le discours de l’insécurité reconnaît et signale seulement un type particulier d’action violente : la violence des opprimés, la seule « illégitime ».

Face à elle, la violence « légitime » de l’État. Même si l’ordre social est injuste, même s’il génère un horrible désordre (la misère des uns, l’opulence et la puissance des autres), la violence de l’État, gardien de cet ordre, est considérée comme légitime et protégée par son Droit et sa Justice. L’État légitime sa propre violence même quand elle détruit la vie et la sécurité de millions d’êtres dans les guerres, les massacres et le déplacement de populations entières.

À l’intérieur de ses frontières, la raison d’État, limite bien connue de la démocratie [5], justifie la pratique de l’extermination physique, consciente et méthodique, des opposants politiques, comme l’ont fait à grande échelle le nazisme et le fascisme, comme l’ont fait Staline et Franco, comme au Chili, en Argentine, en Iran. Ou, à petite échelle, comme le cas Ben Barka en est l’exemple. (Si nous considérons une période suffisamment longue, quel pays serait absent de cette liste ?)

Mais les États n’ont pas seulement le monopole de la violence légitime, ils ont aussi celui de la force organisée : armée, police, services secrets. Qui serait de nos jours assez aveugle ou naïf pour ignorer que la torture est une institution de gouvernement semi-clandestine ?

Même si l’État ne la légitime pas ouvertement, la torture « est essentiellement le fait des États » [6].

« De plus la torture n’est pas une simple exaction localisée, elle est internationale ; des experts sont envoyés d’un pays à l’autre ; des écoles de torture justifient et enseignent les méthodes à employer ; des équipements modernes, conçus et utilisés pour torturer, font l’objet d’un commerce international. » [7]

L’éthique de la violence

Nous pouvons penser alors que la violence ne cessera d’exister que si nous – les hommes et les femmes d’aujourd’hui et de demain – sommes capables de construire une société non répressive. Dans le monde utopique de l’anarchie, la violence sociale sera le souvenir du désordre, la marque du vieux monde.

Mais l’anarchie n’est pas seulement l’utopie, elle est fondamentalement la négation des rapports de pouvoir existants et leur transformation dans un sens libertaire. Nous devons lutter dans cette société, ici et maintenant, « il n’y a pour nous ni ciel plus propice ni terre plus fertile ». La violence nous est imposée comme répression sociale d’abord, comme répression policière ensuite ; enfin, comme impératif inéluctable de la lutte. Parce que l’oppression de l’État et l’exploitation capitaliste sont les formes typiques de la violence organisée.

Évidemment, les considérations qui précèdent nous obligent à aborder un problème qui a été souvent posé à l’intérieur du mouvement anarchiste : l’éthique de la violence. Cette éthique inséparable de « ce terrible amour de l’humanité » qui anima « les justes », « les meurtriers délicats », avant que le terrorisme ne soit devenu « affaire d’État » avec ses bureaux, ses bourreaux et ses agents salariés.

Préoccupation angélique, la nôtre, franchement éloignée du quotidien du « bon peuple » préoccupé, lui, s’il a un toit et un boulot, par les misères, les larcins, la violence et l’insécurité des quartiers où sont relégués les pauvres de la ville, condamnés aux réflexes frileux d’une vie privatisée. Et, en plus, pour le moment, notre violence à nous anarchistes est tellement petite et dérisoire à côté de la violence ouverte ou clandestine des États, que notre éthique de la violence ne peut être qu’une clameur inaudible.

Mais nos valeurs et notre histoire – peut-être aussi notre futur – nous obligent : notre politique est foncièrement éthique.

On dit fréquemment que la violence est contraire à l’idéal anarchiste parce qu’elle introduit une contradiction fondamentale entre moyens et fins : l’utilisation de la force comme moyen pour obtenir la société libre et égalitaire est un contresens. Mais ici il y a une erreur catégorielle importante. Se libérer de l’oppression n’amène pas à la construction d’une société libre. Pour se libérer de la violence de l’oppression, l’utilisation de la violence est concordante avec cette finalité. Utiliser la force pour se libérer de l’oppression est une relation correcte et éthique entre moyens et fins.

Utiliser la force ou la violence pour construire une société de libres et d’égaux est une contradiction entre moyens et fins.

Si nous entrons dans le monde humain de la lutte, de l’action, de la décision, de la complexité et des passions, nous verrons que les deux niveaux de la libération et de la liberté s’entremêlent, se croisent, se chevauchent et, à la limite, se conjuguent.

Apparemment claire, l’éthique de la non-violence a un statut très ambigu. Si on postule la non-violence comme une valeur absolue, elle oblige à l’inaction, au cénobitisme religieux. On peut toujours violenter quelque scrupule, froisser quelque pudeur mais, plus sérieusement, on fait violence au tyran si on se rebelle, on fait violence au patron si on l’empêche de faire tourner son entreprise (nous avons déjà dit que la violence n’est pas une catégorie conceptuelle unifiée). Et comment faire la révolution sans violenter personne ?

Si on postule la non-violence comme une stratégie, on s’appuie sur la conscience morale de l’adversaire, c’est une sorte de chantage aux principes de l’autre. Elle ne fonctionne ni devant le pouvoir despotique ni devant la raison d’État.

C’est ainsi que le prêche qui condamne par principe la violence ne fait que légitimer le pouvoir institutionnalisé.

Rébellion et insurrection

Alors, « on a raison de dire que la violence et la révolution appartiennent plus au vieux monde qu’au nouveau, plus à l’autoritarisme bourgeois qu’à l’anarchisme prolétaire en ce qu’elles présupposent toujours l’existence de l’autorité contre laquelle se soulever et combattre ; et en ce que, d’un certain point de vue, elles-mêmes ont tendance à devenir une manifestation autoritaire » (Fabbri, 1928).

Mais si la violence est liée à la révolution, c’est parce que la révolution est liée à la société actuelle. C’est à l’intérieur du système capitaliste et étatique que se développe le mouvement révolutionnaire. Le problème est alors non pas celui de la violence en elle-même, mais celui de la légitimation de la violence.

La révolution oppose à l’ordre existant, à l’État capitaliste (État qui, poussé par la mondialisation du marché, est en train de modifier les bornes de l’État-nation), un projet, une image d’autres relations sociales, une stratégie du changement.

Mais l’utopie aussi fait partie du monde actuel, en tant que négation, certes, mais construite sur les mêmes bases historiques que l’imaginaire établi.La révolution est, fondamentalement, la contestation en acte du régime existant. Pour les révolutionnaires, la révolution n’est pas une idée abstraite, n’est pas le Grand Soir, ni un millénarisme, c’est un processus social, collectif, qu’il faut construire et mettre en place quotidiennement jusqu’à ce qu’on arrive au moment insurrectionnel et expropriateur qui interrompra la continuité existante.

C’est par rapport à ce « moment insurrectionnel » – qu’en réalité il faut concevoir comme un processus révolutionnaire décomposé en multiples faits qui seront reconnus comme « moment de la rupture » seulement dans l’après-coup de l’Histoire – que la violence acquiert un sens particulier dans le discours qui la condamne ou la légitime.

L’action violente abstraite, isolée du réseau des relations sociales dans lequel elle s’accomplit, ne peut être vue qu’à travers de vaines considérations moralistes : la méchanceté de la violence, le caractère sacré de la vie. D’accord, et parce que nous aimons la vie, nous ne renonçons pas à la lutte.

Dans la réalité sociale, dans la réalité de la lutte des classes, de l’oppression gouvernementale et patronale, ce qui différencie la violence révolutionnaire de la violence d’État, ce qui lui donne son caractère propre, ce n’est pas la caractéristique de l’acte violent en lui même, ni les significations attribuées par la manipulation spectaculaire marchande, ni le fait d’être individuel ou collectif. Ce qui le différencie est son inscription dans un projet de changement radical de la société, particularité que le disjoint aussi de la rébellion.

Le prototype de la violence révolutionnaire est la violence collective, l’action directe dans l’usine, la rue, l’action de masses qui disloque le pouvoir central et l’oblige à montrer sa véritable face : celle de la violence au service des privilèges, des fortunes et des hiérarchies.

Une autre forme de violence contre l’État est celle marquée par son caractère évident de réponse à la répression ouverte. Ce sont les exemples classiques du prétendu « terrorisme anarchiste », que les anarchistes ont toujours défendu comme valeur éthique et qui était en rapport avec une époque ou avec un certain type de société où la violence était personnifiée. Caserio exécuta Carnot parce qu’il était responsable de la persécution des anarchistes et du meurtre de Vaillant. Canovas del Castillo était le président du conseil de ministres ; il a été responsable des assassinats, supplices, tortures appliqués aux prisonniers de Montjuich. Angiolillo, exilé, travaillait comme typographe ; il décida de faire le voyage de Trafalgar Square aux bains de Santa Agueda et tua Canovas d’un coup de feu. Angiolillo est mort par le « garrote vil ». Et Gaetano Bresci, tisserand, quitta Paterson, New Jersey, pour retourner en Italie et venger les paysans fusillés par ordre du roi Umberto Ier. Il le tua à Monza. Et Alexandre Berkman qui attenta à la vie du négrier Frick, responsable de l’assassinat de onze ouvriers de la Carnegie Steel Company. Et Wilckens qui tua le massacreur des grévistes de la Patagonie… La liste est longue et, on peut le présumer, elle n’est pas close.

Dans le monde moderne, dans cette société capitaliste avancée, néo-libérale, de consommation spectaculaire et de pauvreté croissante, où la représentation officielle, l’imaginaire autorisé, acquièrent un poids et une inertie uniformisatrice, les formes de la violence répressive deviennent plus impersonnelles. Personne n’est responsable du système, on n’est pas responsable de sa soumission, on est responsable seulement de sa divergence.

Étonnant quand même qu’on ne demande jamais : « Pourquoi êtes-vous conformiste ? » Et on demande toujours : « Pourquoi êtes-vous révolutionnaire ? »

Eduardo Colombo

[1] Pierre Bourdieu : la Domination masculine. Seuil, Paris, 1998, p. 40.

[2] Ibid., p. 7.

[3] David Hume : Des premiers principes du gouvernement [1742], in Cahiers pour l’analyse, n° 6, p. 75. Publiés par le Cercle d’épistémologie de l’École normale supérieure.

[4] Voir les Prisons de la misère de Loïc Wacquant, éditions Raisons d’agir, Paris, 1999

[5] Platement reconnue par le ministre de l’Intérieur français Charles Pasqua (1993) : « L’état de droit s’arrête là où commence la raison d’État. »

[6] Amnesty international. Rapport sur la torture. Gallimard, 1974, p. 22

[7] Ibid., p. 21.

Tibet : Non-violence et non-action

Un article très intéressant sur « la confusion de la non-violence » au Tibet et parmi la communauté tibétaine en exil. Son auteur, Jamyang Norbu, est selon Wikipédia ethnomusicologue, écrivain de langue anglaise et militant tibétain influent, qui défend l’indépendance totale du Tibet. Il vit aux États-Unis. Source : Alternative Tibet n°1, 2006.

On pourra lire avec profit, en complément, directement sur le site d’Alternative Tibet, la recension par Topden Tsering du film « We are no monks » de Pema Dhondup, sous le titre « Entre errance et violence ».

Non-violence et non-action

Jamyang Norbu, décembre 2004

Dans la conduite infatigable du Dalaï-Lama et de ses admirateurs pour promouvoir la lutte tibétaine comme une affaire complètement non-violente, dirigée par un genre de personnes essentiellement spirituelles qui abandonneraient leur pays plutôt que de commettre un quelconque acte de violence, la vérité est malheureusement devenue la première victime. Bien qu’elle soit pieuse et sans aucun doute nécessaire, cette mission, qui consiste à projeter l’histoire tibétaine et les événements récents à travers la lentille romancée de l’idéologie pacifiste officielle, ignore le sacrifice et le courage de plusieurs milliers de combattants tibétains – moines et lamas inclus – qui prirent les armes pour se battre pour la liberté de leur pays.

J’évoque ce sujet ici d’abord pour attirer l’attention du lecteur sur quelques observations portant sur la « vérité » et la « non-violence » faites par une personne éminemment qualifiée pour en parler. Le Mahatma Gandhi pensait que l’amour de la vérité était une qualité humaine plus importante que la non-violence. Il appelait ses méthodes « Satyagraha » ou « constance dans la vérité », et pensait que les termes comme « pacifisme » ou « non-violence » ne restituaient pas pleinement l’essence de sa philosophie d’action.

Idées reçues, vérités trompeuses

Les idées de Gandhi sur l’« ahimsa » ou la non-violence n’étaient pas simplistes. Il reconnaissait que le fait même de vivre supposait la « himsa » (violence) et la destruction de la vie, même dans un moindre degré. Gandhi lui-même servit comme brancardier durant la guerre des Boers, la rébellion Zoulou et la Grande guerre, et expliqua plus tard ses actions : « Il était très clair pour moi que cette participation dans la guerre ne pourrait jamais être cohérente avec l’ahimsa. Mais il n’est jamais donné à quelqu’un d’être également clair avec son devoir. Un défenseur de la vérité est bien souvent obligé de marcher à tâtons dans l’obscurité ».

Il n’essayait pas d’excuser son rôle personnel dans ces guerres simplement parce que ce rôle était limité : « Je ne fais pas de distinction, au sujet de l’ahimsa, maintenait Gandhi, entre les combattants et les non-combattants. Ceux qui se bornent à soigner les blessés dans la bataille ne peuvent être absous de la responsabilité de la guerre. Cette question est subtile. Il est admis des différences d’opinions, et par conséquent j’ai soumis mes arguments aussi clairement que possible à ceux qui croient en l’ahimsa et qui font de sérieux efforts pour la pratiquer dans chaque pas de leur vie ».

Au commencement de la Seconde guerre mondiale, Gandhi soutint une résolution pour le recrutement des Indiens dans l’effort de guerre. Il alla même rassembler les recrues lui-même, bien que de nombreuses personnes en furent troublées. « Vous êtes un défenseur de l’ahimsa », protestèrent certains de ses partisans. « Comment pouvez-vous nous demander de prendre les armes ? ». La réponse de Gandhi révèle combien il considérait la responsabilité sociale de la personne et son devoir envers son pays comme souvent prioritaires, même devant une puissante conviction morale telle que la non-violence. Il dit : « Je reconnais qu’à l’heure du danger, nous devons donner, comme nous avions décidé de le faire, un soutien sincère et sans équivoque à l’Empire avec lequel nous aspirons à devenir des partenaires dans un futur proche, dans le même sens que des dominions d’outre-mer. Je voudrais faire que l’Inde offre ses fils valides comme un sacrifice pour l’Empire à un de ses moments critiques, et je sais que l’Inde, par ce même acte, deviendrait un partenaire privilégié dans l’Empire, et les distinctions de race deviendraient une chose du passé ».

L’un des arguments de Gandhi, lorsqu’il recrutait des Indiens pour s’enrôler dans l’armée, ne fut pas non plus bien reçu par les Britanniques. « Parmi les nombreux méfaits de l’occupation britannique en Inde, dénonçait Gandhi, l’histoire regardera l’acte de priver une nation complète en armes comme le plus noire. Si nous voulons que la loi sur les armes soit abrogée, si nous voulons apprendre l’usage des armes, alors voici une opportunité en or ».

Lorsque les soldats pakistanais envahirent le Cachemire et commencèrent à approcher de Srinagar – après l’accession du Cachemire à l’Inde le 26 octobre 1947 – des appels furent lancés au Premier ministre Nehru par les dirigeants du Cachemire, y compris par le Maharajah et le dirigeant musulman populaire, Sheikh Abdullah. Mais Nehru hésita. Finalement, à l’insistance de Patel, Nehru ordonna la poursuite de l’aide militaire. Patel, lors d’une émission sur All India Radio, commanda tous les avions disponibles en Inde et commença les opérations aériennes. Gandhi, apaisé, dit à Paten : « A un moment, je me sentais misérable et très oppressé lorsque j’appris l’invasion pakistanaise. Mais lorsque l’opération au Cachemire débuta, j’ai commencé à être fier. Et à chaque avion qui partait avec du matériel, des armes, des munitions et des besoins de l’armée, j’étais fier ».

Gandhi justifiait ainsi sa vision : « Toute injustice dans notre pays, tout empiètement sur notre territoire devraient être défendus par la violence à défaut de la non-violence. Si vous pouvez vous défendre par la non-violence, faites-le par tous les moyens ; c’est la première chose que je voudrais. Si la décision me revenait, je n’aurais recours à rien, ni à un revolver, ni à un pistolet ni à quoi que ce soit d’autre. Mais je ne laisserais pas l’Inde se déprécier en se sentant impuissante ».

Quelles que soient les exceptions que pouvait accorder Gandhi aux nations et aux individus en matière de légitime défense, il était bien évidemment lui-même un partisan convaincu et inébranlable de l’ahimsa. Il mourut de l’arme d’un assassin parce qu’il considérait le fait d’avoir un garde du corps comme une excuse de la violence concernant sa propre sécurité. Ce que j’essaye de montrer ici, c’est que, bien que Gandhi était indéfectiblement engagé dans son idéologie non-violente, il ne lui permettait pas de l’aveugler face à la réalité, ni de le conduire à la malhonnêteté en en faisant la promotion. Il n’hésita pas à déclarer que le recours à la violence n’était pas une chose à abandonner complètement dans le cours des affaires humaines.

Confusion de la non-violence tibétaine

Si on admire Gandhi pour sa non-violence, sa spiritualité, ou son amour de la vérité et son courage (ces deux dernières qualités sont celles que je trouve les plus appropriées pour parler de l’homme), je ne pense pas qu’il y ait un meilleur enseignement que les Tibétains et leurs amis puissent tirer de sa vie et de sa mission pour notre propre lutte. Dans la société tibétaine en exil, une sorte d’accolade rituelle et routinière est rendue à Gandhi par nos dirigeants et par nos politiciens. Mais peu d’efforts sont consacrés pour étudier son travail, ce qui est vraiment regrettable. Bien qu’on puisse être en désaccord avec certaines idées de Gandhi (j’ai quelques problèmes avec sa vision du célibat et son obsession sur ses entrailles), la clarté et l’honnêteté de ses pensées est ce qui transparaît dans ses livres et ses articles.

Par comparaison, les idées tibétaines sur la non-violence sont confuses, naïves et dans certains cas semblent dériver de croyances magiques inhérentes à la pensée traditionnelle tibétaine. Par exemple, le porte-parole du Parlement tibétain, Samdhong Rimpoché, qui a donné sa propre version de la doctrine Satyagraha de Gandhi (mais qu’il a maladroitement traduit par « insistance sur la vérité »), a fait une fois une déclaration quelque peu surprenante comme quoi, si cinquante pour cent des Tibétains étaient capables de comprendre sa doctrine sur « l’insistance sur la vérité », les Chinois seraient contraints de quitter le Tibet en moins de trois mois. Le Dalaï-Lama n’a pas fait de demande aussi extravagante pour l’efficacité de sa doctrine de la voie médiane. Toutefois, les deux visions prennent leurs racines dans la pensée métaphysique traditionnelle et révèlent clairement une compréhension imparfaite de la politique des Etats-nations et de la réalité darwinienne de notre monde moderne.

Gandhi, avec son instruction juridique à Londres, sa pratique et son activisme en Afrique du Sud, ainsi que la lecture des penseurs occidentaux de son temps, semble assurément avoir eu une meilleure connaissance des réalités de son époque. Il fut ainsi capable de développer une stratégie non-violente qui, quelles que soient ses imperfections comme l’observent aujourd’hui certains intellectuels indiens, a été capable d’atteindre son principal objectif : libérer l’Inde de la domination britannique.

Bien que Gandhi se présentait avec force comme le produit de son ancienne culture – même d’un point de vue extérieur, avec son pagne, son bâton de bambou et ses souliers de coton – sa pensée politique et sociale appartenait davantage au libéralisme européen du XIXe siècle qu’à toute autre chose d’indigène ou de traditionnel. Sa foi en la non-violence n’était aucunement typique de l’Hindouisme. De son propre aveu, le pacifisme de Gandhi était d’abord inspiré du Sermon sur la montagne et de Tolstoï. Son soutien aux droits des femmes et son antipathie pour les castes ont aussi de toute évidence dérivé de la pensée occidentale contemporaine. Même sa première immersion dans le bouddhisme semble être venue de la lecture de La lumière d’Asie d’Edwin Arnold.

En Afrique du Sud, Gandhi utilisa les méthodes britanniques d’agitation politique : écrire des lettres dans les journaux, dresser des campagnes de pétition, fonder une organisation politique avec des membres entraînés et soigneusement tenus informés et des réunions régulières pour des groupes de discussion, de débat et de décision. Il écrivit aussi deux pamphlets.

Trois penseurs de son temps influencèrent profondément Gandhi. Ses idées sur la désobéissance civile et la non-violence provinrent de Thoreau. Ses convictions dans le pacifisme, comme mentionné précédemment, lui vinrent en partie de Tolstoï – particulièrement du livre Le Royaume de Dieu est en vous. La philosophie sociale de Gandhi fut certainement guidée par Jusqu’au dernier de Ruskin. Gandhi fut profondément influencé par ce livre. Il le lut d’une traite, en une journée de train de Johannesburg à Durban, sans dormir cette nuit-là, et devint déterminé à changer sa vie en conséquence. « De tous ces livres, celui qui a apporté une transformation pragmatique et instantanée dans ma vie fut «Jusqu’au dernier». Je l’ai interprété plus tard en Gujarati, en l’intitulant Sarvodaya (Le Bien-être de tous) ».

La violence injustement méprisée

Dans le cours de l’histoire humaine, d’autres « partisans de la vérité », en-dehors de Gandhi, ont probablement dû à certains moments de leur vie « tâtonner dans l’obscurité » lorsqu’ils ont cherché à concilier leur devoir envers la nation et envers le peuple avec leur amour pour la paix. Bien évidemment, tous les grands dirigeants n’ont pas fait le même choix que Gandhi. Dès lors, faut-il les regarder avec moins de stature morale que le Mahatma ? La personne qui se rapproche le plus d’un saint pour la démocratie américaine est Abraham Lincoln. Il présida lors de la plus sanglante guerre de l’histoire américaine. Qu’il fit la guerre pour la démocratie, l’intégrité de la nation et la fin de l’esclavage n’annule pas facilement le prix terrible payé par le peuple américain pour son refus d’accepter une nation confédérée séparée. Il nous faut aussi garder à l’esprit que Lincoln n’a pas été dupé ou entraîné dans la guerre par des politiciens ou des généraux belliqueux autour de lui. En fait, durant les premières années de la guerre, Lincoln a rencontré des difficultés considérables pour parvenir à convaincre ses généraux, pour le moins circonspects, d’envoyer l’armée de l’Union dans une quelconque bataille avec les forces confédérées.

A la lumière du pacifisme, Jeanne d’Arc serait sans aucun doute considérée comme une femme violente. A cause de la division des Français et de la faiblesse de leur roi Charles VI, la guerre entre la France et l’Angleterre fut, avant l’arrivée de Jeanne et pour emprunter un vocabulaire militaire, un « conflit de basse intensité ». La direction et l’inspiration de Jeanne entraîna une escalade dramatique de la violence, mais cela permit en fin de compte de libérer la France du joug anglais.

Certainement, la paix est préférable à la guerre et la non-violence à la violence. Seule une personne avec des défaillances mentales ou morales disputerait la justesse globale et même la justice de cette proposition. Mais les peuples et les nations sont parfois confrontés à des problèmes où l’action violente semble être non seulement la seule solution possible, mais aussi une solution sage et héroïque.

La paix illusoire que Chamberlain et Daladier avaient obtenue d’Hitler à Munich valait-elle le prix de trahir la Tchécoslovaquie ? Et, d’un autre côté, les efforts du président Roosevelt pour pousser une Amérique réticente dans la Seconde Guerre mondiale consistaient-ils en une machination diabolique d’un Juif belliqueux – comme a pu le présenter le ministère de la propagande du IIIe Reich – ou bien s’agissait-il d’un acte qui a probablement participé à sauver le monde de la domination nazie ?

Ou, au Tibet même, la population de Lhassa a-t-elle eu tort de se soulever dans une rébellion armée pour protéger la vie du Dalaï-Lama ? Le Dalaï-Lama a-t-il eu tort d’utiliser l’escorte armée de la résistance pour s’échapper de Lhassa ? Que ce serait-il passer s’il était resté ? Il aurait pu être tué dans le combat ou souffrir l’emprisonnement, la torture et l’humiliation publique comme le dixième Panchen-Lama. Selon le plus jeune frère du Dalaï-Lama, Tenzin Choegyal, s’il était resté au Tibet, « les Chinois auraient utilisé Sa Sainteté comme les Japonais ont utilisé le pauvre Pu Yi (le dernier empereur mandchou). C’est ce qui se serait passé : un autre Pu Yi ».

Ainsi, dans un sens, le Dalaï-Lama doit-il sa liberté, son actuelle stature internationale et peut-être même son prix Nobel de la paix, à des hommes violents qui l’ont sauvé, non seulement d’un danger physique, mais aussi d’une situation qui était une compromission morale et politique. Ils l’ont aussi sauvé d’une relation fragile et sans espoir avec les Chinois.

La non-violence: un choix sous conditions

Cet article ne cherche pas à revendiquer que les Tibétains prennent les armes ici et maintenant, mais à montrer à nos dirigeants et à nos amis que la complexité des affaires humaines nécessite une approche plus robuste et plus énergique pour le problème tibétain que l’inertie pacifiste actuelle. Même si, disons-le, nous adoptions le cas échéant une stratégie non-violente, cette décision devrait émerger à travers l’analyse, la discussion et l’évaluation des réalités, non comme un article de la foi divine, ni parce qu’elle est applaudie par les célébrités et les dirigeants du monde, pour qui la paix, le commerce avec la Chine et le maintien du statu quo sont définitivement plus importants que la liberté tibétaine.

Mais revenons-en à Gandhi. Lorsque tout a été fait et dit, le flambeau de la non-violence de Gandhi a dominé le nôtre. Parce que le sien était une doctrine de sacrifice, de courage et par-dessus tout d’action – qualités qui dans le mouvement non-violent tibétain sont manifestes par leur absence, bien qu’il faille tenir compte du courage héroïque de quelques activistes isolés à l’intérieur du Tibet. A l’inverse, dans les rangs et parmi les dirigeants du mouvement en exil, l’activisme non-violent semble être devenu une affaire de célébrités, de cérémonies religieuses, de concerts de rock, de films hollywoodiens, de conférences, de carrières et de convenances. La dernière convenance étant devenue d’abandonner notre but principal de l’indépendance en vue de sauver la « culture tibétaine bouddhiste » – un euphémisme, s’il m’a déjà été donné d’en entendre, pour le pouvoir de la théocratie. Il nous faudrait aussi nous rappeler ce que Gandhi nous a laissé comme exemple. La simplicité authentique du mode de vie du Mahatma, sa capacité à affronter les bâtons de police, à endurer l’emprisonnement et affronter même la mort pour ses convictions, étaient sans aucun doute d’une plus grande inspiration pour ses partisans que ses seuls enseignements et initiations. Pour être franc, un tel courage et une telle intégrité sont inexistants dans le cercle de nos dirigeants.

Mais le mouvement tibétain de l’« insistance sur la vérité » semble avoir découvert un substitut. Dans un document que j’ai reçu, qui semble être un manifeste du mouvement, Samdhong Rimpoché exprime son intime conviction de pouvoir distiller les qualités requises de courage, d’endurance, de patience et de compassion à ses partisans, à travers la merveilleuse méthode au retentissement impressionnant, mais néanmoins vague, de « compréhension philosophique ».

Si je sais quelque chose ce qui se pratique à Dharamsala, nous sommes en présence des plus nébuleuses conférences de « bien-être » (avec des bureaux feutrés et des magazines-souvenir de luxe en couleurs) et autres séminaires ou ateliers qui ont probablement été suggérés par des fondations étrangères bien intentionnées, avec plus d’argent et d’enthousiasme que de prise de conscience des dangers réels qui assaillent la société tibétaine.

Nécessité d’un combat plus énergique

A l’intérieur du Tibet, les esprits courageux continuent de défier les Chinois avec un courage équivalent à celui de Gandhi. Là encore, il faudrait se demander combien parmi ces courageux résistants sont, dans un sens véritable, des activistes non-violents. En discutant avec nombre des nouveaux arrivants à Dharamsala, j’ai eu le sentiment que quasiment tous les manifestants et activistes au Tibet adoptaient une attitude non-violente (à l’exception de lancers de pierres et de l’incendie d’un poste de police) parce qu’ils n’étaient pas en position de faire autre chose. Et que, si le temps venait où des insurrections violentes contre les Chinois devenaient possibles, ils l’accueilleraient favorablement.

Orville Schell, qui a secrètement interrogé de nombreux activistes à l’intérieur du Tibet, pour son film Drapeau rouge sur le Tibet, m’a confié un jour qu’un important lama lui avait dit que le seul moyen de stopper les Chinois était la violence.

Et cela commence à se produire, même dans une moindre mesure. A en juger par les quelques bombes qui ont explosé au Tibet ces dernières années, des Tibétains réfractaires semblent ne pas avoir compris pleinement notre philosophie officielle non-violente Si Gandhi était encore en vie, on peut supposer qu’il condamnerait les bombes et applaudirait le mouvement pacifiste en exil. Mais je n’en suis pas sûr. Dans un article paru dans Young India, en août 1920, il écrivit : « Je crois que s’il fallait, un jour, choisir entre la lâcheté et la violence, je conseillerais la violence. Je préférerais que l’Inde ait recours aux armes pour défendre son honneur, plutôt qu’elle devienne lâchement le témoin de son déshonneur ».

J’avais précédemment terminé mon article ici, lorsqu’un ami, après en avoir lu la première mouture, me suggéra d’inclure l’opinion d’un autre « grand esprit » dans la discussion. Dans la conclusion de son testament politique, le Grand treizième Dalaï-Lama ne mâcha pas ses mots sur la question de défendre la souveraineté tibétaine contre l’agression chinoise : « Nous devons tout entreprendre pour nous prémunir de ce désastre. Faisons usage de méthodes pacifistes lorsque celle-ci sont dues ; mais, dans le cas contraire, n’hésitons pas à recourir à des moyens plus énergiques ».

Traduction inédite : brochure « L’idéologie de la Non-violence et ses conséquences violentes »

Et voilà, comme nous l’annoncions, pour la première fois en français une traduction inédite de la brochure « Non-violence and its violent consequences » de l’écologiste et anarchiste américain William Meyers, publiée en 2000. Un des textes influents sur le sujet dans les débats anglophones.

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L’idéologie de la Non-violence et ses conséquences violentes

L’idéologie de la non-violence en est venue à jouer un rôle majeur dans les luttes politiques aux États-Unis et, de fait, dans nombre de pays à travers le monde. À peu près toutes les organisations se donnant pour objectif un changement radical aux États-Unis ont été ciblées par les organisateurs impliqués dans le mouvement pour la non-violence. Des organisations comme Earth First!, qui à l’origine ne souscrivait pas à l’idéologie de la non-violence, ont depuis lors adopté cette idéologie ou à tout le moins les règles qu’elle édicte pour la protestation et la désobéissance civile. Cependant, les activistes de la non-violence ont consacré bien peu d’énergie pour convertir à leur credo des organisations de l’establishment, réactionnaires ou ouvertement violentes.

Dans cet essai, il sera avancé que la non-violence encourage la violence de la part de l’État et des entreprises. L’idéologie de la non-violence crée des effets opposés à ce qu’elle promet. Il en résulte que les idéologues de la non-violence coopèrent à la destruction en cours de l’environnement, à la répression continue des sans-pouvoir, et aux attaques menées par le gouvernement américain ou les entreprises contre des populations ressortissant de pays étrangers. Pour minimiser la violence, nous devons adopter une méthode d’action pragmatique, fondée sur la réalité.

Bien sûr la violence, définie de façon adéquate, est un mal. Dans l’idéal, elle devrait n’avoir aucune part dans la façon dont les humains interagissent. Je crois en la nécessité et la possibilité de créer une société dans laquelle aucun état, aucune entité économique ni aucune religion ne fait usage de violence contre des gens. Dans une telle société, les gens peuvent accomplir leurs objectifs individuels et collectifs par la coopération volontaire. Mais lorsqu’on arrache le masque de l’idéologie de la Non-violence, on trouve alors, grimaçante, cette violence même à laquelle elle prétend s’opposer.

La capacité de l’État corporatiste [au sens du « corporatisme » comme imbrication de l’État et des grandes entreprises, NDT] à neutraliser son opposition aux États-Unis (et ailleurs) dépend en bonne partie de la confusion jetée à dessein parmi les mots utilisés pour discuter les problèmes. Il est important de distinguer avec exactitude ce que l’on entend par « violence », « ne pas être violent », et l’idéologie de la Non-violence. La plupart des gens ont une idée assez claire de ce qu’est la violence : frapper des gens, les poignarder, leur tirer dessus, jusqu’à immoler des gens avec du napalm ou des armes atomiques. Ne pas être violent, c’est simplement ne pas causer de dommage physique à quelqu’un. Mais les « zones grises » sont légion. Est-il violent ou pas de poignarder un animal ? De permettre que des gens meurent de faim parce qu’ils sont privés des moyens de se payer de la nourriture ? De contraindre quelqu’un à faire quelque chose en utilisant la menace de recourir à la violence ? En utilisant la menace de la perte de son emploi ?

L’idée de violence réduite à une dichotomie, le seul choix étant entre la Violence et la Non-violence, n’est pas une base très utile pour le débat politique, à moins que votre objectif soit d’embrouiller les gens. Le mot « violence » doit être qualifié et illustré pour être utile au débat. Dans cet essai, la violence contre les animaux, les végétaux et les objets inanimés sera distinguée de la violence contre les humains. Le mot « violence », sans autre qualification, désignera toujours la violence directe, le fait de brutaliser effectivement des gens, et sera distinguée de la menace de violence, celle par exemple de lois dont l’infraction est assortie de peines violentes. On distinguera également la violence économique, lorsqu’une activité économique engendre un dommage physique à des humains, comme la famine ou la maladie. D’autres façons de catégoriser la violence doivent être distinguées, comme l’opposition entre auto-défense violente et attaque violente.

On distinguera désormais l’idéologie de la non-violence du simple fait ordinaire de « ne pas être violent » en l’écrivant avec une majuscule : la Non-violence. La plupart des gens sont « pas-violents » [Meyers utilise l’expression « not-violent » avec tiret, NDT] la plupart du temps. Même les soldats et les policiers passent plus de temps dans un état « pas-violent » qu’à commettre effectivement des actes violents. La plupart des activistes engagés pour le changement social, y compris les environnementalistes, n’ont jamais, ou quasi, infligé de violence à d’autres gens. Et cependant, ce sont aux activistes du changement social que les activistes de la non-violence cherche à inculquer leur doctrine, plutôt que de l’enseigner à ces policiers, ces soldats, ces politiciens et ces hommes d’affaires qui, eux, utilisent la violence à l’occasion.

La Non-violence affirme avoir trouvé une méthode pour mettre fin à la violence. Le fait que cela n’a jusqu’à présent pas du tout marché n’a pas dissuadé les partisans de la Non-violence de continuer leur marche vers leur millénium. « Si seulement plus de gens nous écoutaient, nos rêves se réaliseraient » disent-ils. D’autre part, ils aiment à prétendre que la non-violence peut s’enorgueillir d’un remarquable palmarès de succès ; le Mahatma Gandhi et Martin Luther King sont en général les médaillés d’or de ces Jeux Olympiques de la Non-violence.

L’idéologie de la Non-violence déclare que la violence engendre la violence. Puisque le but est une société non-violente (même si d’autres buts y sont inclus, comme la justice économique, l’auto-détermination nationale, etc.), seules des actions non-violentes peuvent être utilisées dans les luttes qui visent à changer la société. On peut donc argumenter (poliment), publier, voter et se rassembler pour protester. À l’extrême bord de l’idéologie de la Non-violence se tient le Saint-Graal : la désobéissance civile non-violente.

La Non-violence prescrit un seul médicament pour tous les maux sociaux. Elle prescrit l’aspirine Gandhi® pour tout, du petit mal de tête jusqu’au cancer en phase terminale. Mais les maladies sociales du monde réel ne sont pas simples ; elles sont complexes.

Afin d’avoir une vision adéquate des outils politiques les plus adaptés pour guérir telle ou telle maladie sociale, il faut être correctement informé de la nature de la société et de la variété des outils politiques qui sont disponibles. Nul ne devrait être surpris qu’étant donnée la nature complexe (et très avancée) de nos maladies sociales, une solution politique unique a peu de chances de réussir.

Pour le dire de façon moins imagée, pour changer la réalité vous devez connaître la réalité. Vous ne pouvez pas faire comme si certains aspects de la réalité n’existaient pas simplement parce qu’il n’y a pas de place appropriée pour eux dans votre boîte idéologique. Peu importe que votre idéologie soit la Non-violence, le Marxisme ou le Capitalisme de Marché ; la réalité fera ce qu’elle veut faire. Examinons donc certains aspects de la réalité. L’objectif à garder en tête est la minimisation de la violence globale (la quantité totale de violence contre des humains à l’échelle de la planète, y compris la violence économique et même les menaces de violence).

Ne pas s’opposer à la violence encourage ou autorise la violence, et l’efficacité de l’opposition est directement corrélée à l’efficacité avec laquelle la violence est dissuadée. Mais l’opposition nécessaire pour empêcher le viol d’une femme peut grandement varier selon les circonstances (en particulier en fonction de la personnalité et de l’expérience du violeur). De telles situations ne peuvent être que d’un usage métaphorique lorsqu’il s’agit d’analyser l’opposition nécessaire pour empêcher un fabricant de sucre de corrompre des présidents et des membres du Congrès des États-Unis afin qu’ils ordonnent à l’armée américaine d’assassiner deux millions de paysans, dans le but de prendre possession de leurs terres (ce qui s’est produit lorsque les États-Unis ont annexé les Philippines en 1898).

Puisque la Non-violence n’a qu’une seule solution à tous les problèmes, elle ne peut offrir que des degrés d’action non-violente en fonction des situations. Pour ce qui est du viol, je suppose qu’on est censé s’interposer de façon Non-violente entre le violeur et la victime en puissance. Si le violeur est un récidiviste, on peut lui parler et lui dire combien sa vie serait meilleure s’il adoptait la Non-violence comme façon de vivre. Pour la guerre contre des paysans du Tiers-Monde, on peut Accroître le Niveau de Non-violence. On peut appeler à une Protestation Non-violente Massive. On peut s’asseoir en face d’un Bâtiment Fédéral pendant quelques minutes avant d’être traîné à l’écart par la police, le plus probable étant d’être relâché après avoir été verbalisé.

Il me faut dire ici que j’ai choisi deux exemples dont je sais qu’ils conduisent les gens ordinaires et même ceux qui croient en la Non-violence à questionner son efficacité. J’ai fait ce choix à dessein, pour qu’il soit clair aux yeux de chacun que la Non-violence comme solution automatique aux problèmes sociaux est tout aussi déconnectée de la réalité que la violence. Mais je dois insister sur le fait que dans la plupart des situations, la violence est contre-productive. Des situations qui sont sur le point d’entrer dans une escalade violente peuvent souvent être apaisées en intervenant de façon sage, en parlant ou en se plaçant physiquement entre les adversaires. Dans les bagarres de bar qu’on voit à la télévision, en général une fois que deux personnes commencent à se battre, la foule des buveurs commence à jeter des chaises à la ronde ; mais dans la réalité, dans la plupart des bars les amis des pugilistes ivres les séparent jusqu’à ce qu’ils se calment.

À tous les niveaux de la société, l’auto-défense dissuade l’agression, et constitue un bien meilleur principe (lorsqu’on l’étend à l’idée de défense communautaire et de défense de la Terre-Mère) que la Non-violence pour faire office de point de départ. L’interprétation normale de l’auto-défense individuelle et communautaire, à laquelle ont abouti des millénaires d’expérimentation par pratiquement toutes les sociétés de la terre, est la suivante : on peut utiliser autant de violence qu’il est nécessaire pour mettre fin à l’attaque en cours. Bien sûr, il faut ici faire appel au jugement. L’auto-défense est en effet la plaidoirie favorite des hypocrites. Les Romains eurent recours à l’auto-défense pour justifier que leur village conquière puis gouverne un territoire qui s’étendait de l’Angleterre à la Judée. Le « Peuple américain » s’est auto-défendu à partir des villages de Roanoke et Plymouth à travers tout le continent jusqu’au Pacifique puis Hawaï et les Philippines. L’auto-défense n’en est pas moins non seulement un droit, mais un devoir. Une communauté qui refuse de se défendre contre l’agression incite à plus d’agression. Avec les règles de la Non-violence, les agresseurs gagnent toujours. Rien ne peut les arrêter dans leur marche sur le monde, prenant ce qu’ils veulent, tuant ceux qui les embarrassent, et se congratulant eux-mêmes.

L’Inde et Gandhi

Les idéologues de tout bord aiment à redire l’histoire d’une façon qui tend à ignorer des détails (parfois des détails gigantesques) qui mettraient en question leur idéologie. La plupart des Américains ne savent presque rien de l’histoire du sous-continent indien et de la création de la nation indienne. Aux États-Unis, les seules personnes qui ont intérêt à raconter cette histoire sont les activistes politiques de la Non-violence. L’histoire telle qu’ils la rapportent est très simple : Gandhi rentra en Inde après avoir travaillé à l’avancement des droits civiques des Indiens en Afrique du Sud. L’Inde était gouvernée par la Grande-Bretagne. Gandhi sut amener les Indiens à exiger leur indépendance, en utilisant la désobéissance civile non-violente. Les Britanniques tuèrent des Indiens et en passèrent d’autres à tabac, mais en fin de compte ils virent la lumière et accordèrent l’indépendance à l’Inde. Par conséquent, la Non-violence est la solution à tous les problèmes.

La réalité était beaucoup plus complexe.

Lorsque les Britanniques posèrent le pied en Inde pour la première fois dans les années 1600, ce fut par le biais de la Compagnie des Indes Orientales (East India Company)) qui signa un traité avec le pouvoir dominant, l’empire moghol, dans une alliance contre les Portugais. Mais le continent indien n’était pas un pays uni. Non seulement, l’empire moghol comprenait plusieurs principautés qui étaient ses alliés plutôt qu’il n’y exerçait son règne directement, mais encore la majorité du sud de l’Inde était composée d’États plus petits opposés à cet empire. Les Moghols étaient musulmans, ce que la plupart des Indiens n’étaient pas. Dans les années 1700, l’empire moghol s’effondra plus ou moins, sans que cela fût dû aux Britanniques.

Lorsque Gandhi revint en Inde à la fin de la Première Guerre mondiale, la situation avait évolué mais présentait de remarquables similarités avec celle des années 1600. Le gouvernement britannique gouvernait l’Inde, plus ou moins. Il y avait de nombreuses principautés semi-indépendantes qui subissaient des degrés variés de supervision par le Vice-Roi. Les Indiens étaient divisés par leur langue, leur ethnie, leur religion et leur caste. Les intellectuels occidentalisés avaient créé leur parti politique, le Congrès National Indien (Indian National Congress), en 1885. Dès 1884, le « Ilbert bill » mit les juges indiens sur un pied d’égalité avec les juges européens au Bengale ; des Indiens autochtones pouvaient passer les mêmes examens que les colons britanniques pour entrer dans la haute administration (mais l’examen avait lieu à Londres ; parfait si vous aviez fréquenté l’école en Grande-Bretagne, mais difficile pour l’Indien moyen d’en tirer avantage). Des conseils législatifs comportant [ou « constitués de », le texte de Meyers est ambigu, NDT] des membres indiens existaient, bien qu’ils aient eu des pouvoirs limités. Il était clair qu’un jour l’Inde serait gouvernée par les Indiens ; le Vice-Roi Curzon l’avait promis avant 1900. Le problème pour effectuer cette transition, ce n’était pas seulement qu’il y avait des Britanniques qui aimaient le vieux système de gouvernement bureaucratique direct et d’exploitation économique. Les Indiens n’étaient pas unis ; de nombreux aristocrates et princes préféraient leurs anciens arrangements avec les Britanniques ; et même le parti du Congrès était divisé en deux factions connues comme les Modérés et les Extrêmistes. La défaite d’une puissance européenne, la Russie, face au Japon en 1905 avait enflammé l’imagination de l’Inde. La révolution bolchévique et l’extension du communisme jouèrent aussi un rôle important à la fois pour unir et diviser les Indiens pendant l’entre-deux-guerres.

De nouvelles réformes furent accordées par les Britanniques entre les deux guerres mondiales, mais l’indépendance semblait demeurer lointaine. Gandhi était l’un des dirigeants reconnus du parti du Congrès, après avoir conduit une campagne de désobéissance civile et passé six ans en prison pour cette raison. D’autres partis politiques apparurent et obtinrent des sièges dans les conseils de différentes provinces. Le parti du Congrès refusa d’abord de participer à l’élection, puis changea d’avis, prétextant vouloir détruire les réformes de l’intérieur, afin d’obliger à considérer l’indépendance. Par ses écrits et ses actions, Gandhi montra à l’Inde comment prendre l’avantage sur les Britanniques. Mais cela ne fonctionna que parce que les Britanniques croyaient en leur supériorité morale. En effet Gandhi mit les Britanniques au défi de prouver leur supériorité morale en se retirant de l’Inde. C’est directement à partir de son engagement religieux jaïn que Gandhi forgea l’idéologie de la Non-violence. Pour un Jaïn, endurer la souffrance infligée par la violence était un moyen d’auto-purification et une démonstration de mérite personnel.

En 1934, Gandhi fut défait. La campagne de désobéissance civile fut annulée. Les conservateurs contrôlaient le gouvernement britannique et restaient fermement aux commandes de l’Inde réformée. Gandhi et le parti du Congrès acceptèrent l’approche gradualiste des Britanniques. Le « Government of India Act » de 1935 assigna le statu de « dominion » au sein de l’empire comme objectif accepté. Le fédéralisme serait le cadre dans lequel s’opèrerait la transition, et les institutions parlementaires constitueraient la forme du gouvernement. De larges extraits du « Government of India Act » furent repris littéralement lorsqu’une constitution fut finalement rédigée en 1950.

La Seconde Guerre mondiale conduisit Gandhi à soutenir la Grande-Bretagne : « Nous ne cherchons pas à obtenir l’indépendance sur les ruines de la Grande-Bretagne ». Autrement dit, le grand Saint lui-même admettait que des soldats indiens tuent des soldats japonais et allemands pour une bonne cause. Voilà qui cadre difficilement avec l’idéologie de la Non-violence. Le gouvernement britannique offrit au parti du Congrès d’opérer des réformes immédiates et d’accorder l’indépendance immédiatement après la guerre, pour s’assurer sa loyauté. Le parti rejeta cette offre. Gandhi changea d’avis en cours de route et lança la campagne « Quittez l’Inde », ce qui fut considéré comme une trahison par les Britanniques. Entre temps, les Musulmans exigèrent que le Pakistan soit créé en tant que pays indépendant de l’Inde comme de la Grande-Bretagne, une perspective fermement rejetée par Gandhi et Nehru. Par conséquent lorsque la guerre s’acheva et que les Britanniques voulurent remettre le pouvoir aux Indiens, ils ne le purent pas, car les Indiens étaient déjà en train de se battre entre eux. Finalement, en 1947, les Britanniques déclarèrent qu’ils se retireraient en 1948. Gandhi et Nehru se brouillèrent. Gandhi voulait forcer les Musulmans a faire partie de l’Inde hindouiste ; Nehru décidé d’autoriser la création du Pakistan et de consacrer les efforts à obtenir au profit du parti du Congrès l’entièreté du pouvoir sur le reste de l’Inde.

Vous voyez à quel point c’était complexe ? Cette version abrégée peut seulement commencer à montrer la complexité d’un événement historique qui a duré plus d’un siècle, a impliqué des millions d’acteurs, et s’est achevé par l’une des tragédies les plus violentes des temps modernes, les massacres entre Hindous et Musulmans de la fin des années 1940. Elle demeure muette sur le rôle de centaines de petits groupes et partis politiques, dont des mouvements de guérilla armée. Mais elle montre bien que l’idéologie de la Non-violence n’a joué qu’un rôle de soutien dans l’obtention de l’indépendance de l’Inde. Gandhi croyait probablement avec sincérité en la Non-violence à certains moments de sa vie, mais il l’utilisa comme un accessoire de scène, et se sentit libre d’utiliser et de tolérer d’autres tactiques lorsqu’il pensait que c’était avantageux.

Martin Luther King, la Non-violence et la Garde nationale

Bien, passons à présent aux États-Unis, un pays où la suffisance morale ne le cède à personne, même pas aux Britanniques. Ô surprise, les activistes Non-violents exhibent un autre Saint, un certain Martin Luther King. Un homme bien, d’après moi, mais certainement pas un homme qui a mis fin à Jim Crow par la Non-violence.

Jim Crow (le racisme) était lui-même un phénomène complexe, en dernier ressort constitué de croyances sociales, de coutumes, de tactiques violentes et de lois qui ont évolué pendant une longue période de temps. La fin de Jim Crow (une fin qui n’est pas encore entièrement réalisée) a été l’aboutissement d’un ensemble complexe de décisions individuelles prises par des êtres humaines de chair et de sang. Les Noirs américains avaient combattu différents aspects de Jim Crow dès l’ère de la Reconstruction. Nombre d’entre eux avaient simplement fui la version sudiste, estimant plus facile de d’accommoder de la version nordiste.

À n’en pas douter Martin Luther King a joué un rôle éminent dans l’opposition à la ségrégation. Mais il en va de même des Black Muslims et des Black Panthers, du Communist Party USA et d’une foultitude d’autres groupes nationalistes noirs, léninistes, anarchistes ou de la Nouvelle Gauche. Les actes individuels de défi, la plupart oubliés par tous excepté ceux qui y ont participé, furent probablement encore plus importants, de même que les actes d’auto-défense communautaire auxquelles on fait en général référence en parlant d’émeutes raciales. Quant aux soldats noirs américains, après chaque guerre dans laquelle ils ont combattu, les vétérans ont fait usage de leurs compétences militaires pour tenter d’affirmer leurs droits ; le grand nombre de vétérans noirs de retour du Vietnam constituait un danger très réel pour le gouvernement, étant donné la situation sociale explosive de l’époque.

Quel que soit l’efficacité qu’on veuille prêter aux différents groupes ou types d’actions dans la fin de la discrimination raciale pendant les années 1960, il est tout simplement factuellement inexact de donner le rôle principal à l’idéologie de la Non-violence. Le rôle principal échut à la Garde Nationale, un groupe soutenu par l’armée, la Navy et les Marines ; si nécessaire par des armes nucléaires. Lorsque les Présidents des États-Unis décidèrent d’envoyer la Garde Nationale pour forcer la déségrégation des écoles dans les États du Sud du pays, les racistes n’eurent pas vraiment d’autre choix que se soumettre. Que le Président, le Congrès ou la Court Suprême (en promulguant et en faisant appliquer les lois sur les droits civiques) l’aient fait par bonté d’âme, ou parce qu’ils craignaient une révolution violente qui renverserait le gouvernement, ou parce que des marcheurs avaient fait serment de non-violence, à la fin c’est la violence et la menace de recourir à la violence qui mirent fin à la ségrégation. Cette même Garde Nationale qui faisait entrer les enfants noirs dans les écoles publiques faisait partie d’un appareil militaire qui, au même moment, au Vietnam, massacrait des civils, femmes et enfants, donc n’ayez pas d’inquiétude, je ne suis pas en train de leur chanter des louanges indues. Je décris simplement une réalité complexe aussi précisément que possible en un nombre de mots restreint.

En somme, la situation dans laquelle Martin Luther King joua un rôle majeur a démontré que la violence n’engendre pas toujours la violence. La Garde Nationale, un instrument de violence, fut utilisée pour mettre fin à un flot continu de violence, Jim Crow. On peut citer un exemple similaire, que je ne développerai pas en détail ici : en achetant des armes à feu et en les utilisant, les Black Panthers provoquèrent une réduction majeure du niveau de violence utilisé par la police d’Oakland contre les noirs. Gandhi était prêt à aller en prison pour ses convictions ; les Black Panthers étaient prêts à mourir, si nécessaire, pour défendre leur communauté. Et nombre d’entre eux furent assassinés par la police, le FBI et COINTELPRO.

L’éco-sabotage et autres « zones grises »

Si les activistes de la Non-violence se satisfaisaient de prêcher leur évangile aux militaires, aux policiers, aux capitalistes et aux autres groupes violents et oppressifs, je n’aurais aucun besoin d’écrire cet essai. Cependant, ils dédient leurs efforts à purifier des groupes qui travaillent au changement social. Je ne connais aucun cas dans lequel ils auraient ciblé un groupe violent et l’aurait convaincu de ne plus l’être. À l’inverse, ils ciblent des groupes qui ne sont déjà pas violents et les imprègnent d’un ensemble de règles qui réduit leur efficacité. Dans au moins un cas, celui du mouvement White Train du début des années 1980, il fut révélé a posteriori que l’un de ces activistes de la Non-violence était en fait un agent infiltré par la police de Portland. Cet homme d’apparence aimable, aux cheveux blancs, se délectait d’expliquer en quoi quasiment toute action conçue pour stopper le White Train (qui transportait des têtes de missiles nucléaires) était violente, et donc que la seule tactique utilisable était d’assister en silence au passage du train dans un acte de témoignage. Ses tactiques pour manipuler les groupes concernés étaient indiscernables de celles utilisées par des activistes de la Non-violence pour transformer Earth First!, entre 1988 et 1991, d’un groupe révolutionnaire véritablement incontrôlé et dangereux pour les entreprises qui violaient la planète, en un caniche aux dents limées rivalisant avec le Sierra Club pour recevoir les caresses des maîtres de la société.

Bien qu’ils puissent s’introduire au sein d’un groupe non affilié à la Non-violence et déclarer que ce sont eux désormais qui font les règles, disant à chacun ce qu’il doit penser (même les Léninistes semblent relativement moins arrogants, en comparaison à la plupart des dirigeants du mouvement de la Non-violence), les activistes de la Non-violence concentrent en général leurs tactiques sur les zones grises. Souvent les zones grises incluent la question d’exclure (violemment, si nécessaire!) les groupes et les individus qui ont refusé de faire serment de Non-violence de toute prise de décision, désobéissance civile et même de toute manifestation.

Toutefois, un exemple plus clair des effets de la Non-violence réside dans la façon dont ils s’attaquent à la question du sabotage. Cette question fut soulevée dans le cas d’Earth First!, dont la gamme de tactiques utilisées durant les années 1980 incluait le sabotage.

Le sabotage était un mode de vie dans les cercles d’Earth First! en 1989. Bien sûr, c’était en large part du sabotage insignifiant, qui avait plus à voir avec le besoin des participants de se sentir en capacité d’agir [« empowered », NDT] qu’avec le fait de stopper effectivement le viol de la planète. Mais c’était une part de nos vies ; j’y étais, je l’ai vu et je l’ai fais, et je ne le regrette pas. Un afflux d’agents fédéraux au sein d’Earth First! (et peut-être aussi d’agents privés recrutés par des entreprises de relations publiques) était nettement en cours en 1988, et avait peut-être commencé avant. Coïncidence ou pas, des activistes de la Non-violence qui ne souscrivait pas au credo d’Earth First!, « Aucun compromis dans la défense de la Terre-Mère »,commencèrent également à apparaître et à argumenter contre le sabotage et d’autres tactiques d’Earth First! qu’ils considéraient comme violentes, par exemple le fait de courir. Oui, courir, mais si je développais cet exemple, la plupart des gens penseraient que j’écris un texte satirique au lieu d’un essai sérieux.

Selon les activistes de la Non-violence, le sabotage est une forme de violence. Il nourrit le cycle de la violence en donnant aux entités qui subissent le sabotage une excuse pour leur propre violence. Ces activistes jettent la confusion en disant que les actions d’outils matériels (comme le fait de balancer un coup de masse) est essentiellement la même chose que la violence contre des personnes. La prochaine chose qu’ils interdiront sera la danse, parce que les gens balancent leurs bras et leurs hanches pour danser.

Sans nul doute le sabotage est illégal. Mais la légalité a peu à voir avec la violence ou sa minimisation. De nombreuses activités pas-violentes sont illégales, et de nombreuses activités violentes (du hockey jusqu’au meurtre par balles d’enfants paysans par des soldats américains dans le Tiers-Monde) ne le sont pas.

Sans nul doute, et en fait par définition même, le sabotage viole les droits de propriété. Mais puisqu’en générale les activistes de la Non-violence ne sont pas membres du Parti Libertarien, on serait en droit de penser qu’ils ne sentiraient pas particulièrement concernés par la protection des biens propriétés de l’État ou des entreprises (il est très rare que l’éco-sabotage s’en prenne à la propriété de personnes individuelles).

En fait, si l’on creuse, les activistes de la Non-violence considèrent que le sabotage est violent pour l’une des deux raisons suivantes : soit ils sont réellement des agents de police chargés de protéger la propriété des entreprises, soit ils pensent que la violence envers des objets matériels inanimés est la même chose que la violence envers les êtres humains.

J’avance que construire une maison avec un marteau et des clous n’est pas un acte violent. Je rejette l’idée que le sabotage est un acte violent. Même s’il engendre parfois des représailles violentes par des entreprises violentes, je ne crois pas que s’abstenir d’agir parce que nos opposants ont un historique de violence soit une manière juste de déterminer une façon d’agir susceptible de sauver la Terre-Mère.

Prenons une invasion américaine dans un pays du Tiers-Monde (je vais généraliser). Des troupes sont chargées d’assassiner les paysans qui tentent de reprendre leurs terres volée par des entreprises américaines qui font pousser des pavots d’opium génétiquement modifiées de marque Monsanto, pour fabriquer de l’héroïne destinée à la vente dans les ghettos américains afin de financer la CIA pour lui permettre d’aider des entreprises américaines à accaparer encore plus de terres. Une femme qui a été contrainte par les soldats à se prostituer, après que ses ravisseurs se sont endormis, sabote leurs armes, de telle sorte qu’ils devront attendre quelques jours avant de tuer d’autres paysans, le temps de recevoir de nouveaux flingues rutilants. Il est évident que cette femme a, au moins temporairement, affaibli le cycle de violence. Mais les activistes de la Non-violence ne peuvent pas avoir tort, donc il doit y avoir quelque chose qui ne va pas dans mon exemple. Est-ce que saboter des armes est violent ou Non-violent ou pas-violent ? Tournez la question dans tous les sens, si ça vous amuse. Et si vous êtes sain d’esprit, et que vous concluez que saboter des armes utilisées pour tuer des gens n’est pas de la violence, alors qu’en est-il de la zone grise suivante : saboter des machines utilisées pour détruire notre planète ?

Et voici la position de repli pour l’argumentaire de la Non-violence : la Non-violence est une vérité universelle, mais peut-être le Tiers-Monde est-il différent des États-Unis, où nous avons la liberté d’expression et la démocratie et une classe moyenne développée et le respect des droits de propriété. Et s’il vous plaît, ne venez pas à la prochaine réunion, et vous ne pouvez pas faire partie de notre groupe affinitaire, et vous ne pouvez pas non plus prendre la parole à la tribune dans quelque événement que nous sommes en mesure de contrôler.

Les élections, les tribunaux et la violence

Perdant en dynamique à mesure qu’elle devenait en pratique un énième groupe de protestation écologique (avec des théories plus radicales, parfois désignées sous le nom de « deep ecology » ou écologie profonde), Earth First!, avec l’approbation de ses nouveaux dirigeants Non-violents, noua des alliances avec des groupes qui menaient des actions en justice pour défendre l’environnement.

Ce n’est pas là une mauvaise stratégie, par certains aspects, mais c’est en tout cas une application étrange de la Non-violence, si on y réfléchit. (Mais c’est là que la Non-violence demande une bonne dose de Non-réflexion.) Que sont les tribunaux, la police et le gouvernement, si ce n’est des instruments de violence ? Examinons la nature d’une victoire judiciaire dans des affaires où un juge a tranché en faveur des environnementalistes et a émis une injonction interdisant la coupe forestière. Qu’est-ce qu’une injonction ? Cela veut dire que vous faites ce que le juge demande, sinon la force armée du gouvernement vous y forcera, ou vous punira de ne pas le faire, en utilisant des moyens qu’aucune rationalisation ne peut conduire à considérer comme pas-violents, et encore moins comme Non-violents. On peut apprécier de voir une entreprise d’exploitation forestière menacée de violence par un juge fédéral, c’est indubitablement mon cas, mais ne me dites pas que c’est de la Non-violence.

La seule façon pour les apôtres de la Non-violence pour se sortir de ce casse-tête, c’est de prétendre que le gouvernement n’est pas violent. Et il n’est habituellement pas violent à l’égard des bourgeois gentilhommes qui constituent la classe dominante. Ces hommes et ces femmes sont réalistes, ils ne vont pas se tirer dessus avec le gouvernement. Si l’un des rares juges honnêtes fait appliquer le Endangered Species Act (Loi sur les Espèces Menacées), ces hommes peuvent attendre jusqu’à ce que leur argent leur permettent d’acheter les élections et les représentants et les juges pour bazarder la loi. Je n’ai aucune objection au fait de gagner un répit pour les forêts grâce à une action en justice ; je refuse que les activistes de la Non-violence désigne le sabotage comme violence et les décisions judiciaires comme Non-violentes. Mais Gandhi était un avocat, et quelle personne rationnelle peut donc comprendre un système créé par un avocat jaïn ? Un système qui affirme que si les forêts doivent souffrir pour mettre fin au cycle de violence, qu’il en soit ainsi ?

Limer les griffes de la révolution de l’intérieur

L’idéologie de la Non-violence n’est pas seulement fourvoyée à vouloir appliquer une seule solution pour remédier à tous les problèmes. C’est une idéologie qu’utilise notre État policier pour rendre inefficaces l’opposition aux politiques violentes de notre gouvernement. La police utilise la Non-violence comme une méthode pour contrôler des groupes engagés dans le changement social qui sont de potentiels perturbateurs. Nombre des promoteurs de la Non-violence qui gravitent autour des mouvements de changement social sont appointés par la police, ou devraient l’être. Nombre d’entre eux ont été formés par des agences de relations publiques, qui ont identifié cette tactique comme très productive pour les entreprises qui sont leurs clients.

Leurs tactiques sont révélatrices, mais simplistes. Ils accusent quiconque est en désaccord avec eux d’être violent. Ils effraient leurs suiveurs avec les récits des terribles destinées qui attendent quiconque attire le courroux de la police ou des électeurs de la classe moyenne sur leurs précieux groupes affinitaires Non-violents ou leur cause. Ils tiennent des réunions secrètes entre eux pour parvenir à un consensus sur des « Codes de Non-violence » qui pourraient plus adéquatement être intitulés « Codes pour Ne Rien Faire ». Ensuite, ils déclarent que tel problème est leur domaine, et que quiconque les rejoint dans ce combat doit accepter leurs décisions dictatoriales « prises au consensus ».

Ils embrouillent et manipulent les gens par une étrange façon d’aborder le consensus. La règle clé est qu’une seule personne peut bloquer le consensus ; autrement dit, si même une seule personne s’oppose à une action, alors l’action ne peut pas être menée. Cette règle est extrêmement orientée dans le sens de l’inaction. Encore une fois, essayez seulement de bloquer le consensus pré-déterminé en faveur de la Non-violence. Expliquez que vous comprenez que l’idéologie et la pratique de la Non-violence sont en fait une idéologie violente parce qu’elle encourage la violence de l’État et des entreprises. Regardez les Non-violents sortir les griffes et les crocs. Ils ont tellement de colère rentrée, et ils préféreront la décharger sur un activiste honnête plutôt que sur les gens qui sont effectivement en train de détruire la planète et d’assassiner ses intendants paysans. Faites attention, ils vous signaleront probablement à la police. Ils sont probablement de la police.

Jouer avec les médias

Un argument commun contre des formes plus militantes de protestation et d’action prétend que celles-ci aliéneront les médias et le grand public, « sur le soutien duquel repose le succès final de notre campagne ». Cet argument est utilisé dans bien des contextes pour nombre de buts politiques ; il est en particulier utilisé par les propagandistes de la Non-violence pour maintenir le contrôle qu’ils exercent sur les actions de groupes politiques (et environnementalistes).

Redisons-le, un peu de réflexion critique révélera que la Non-violence, en refusant de regarder la réalité en face ou d’aborder les zones grises de façon significative, s’allie fermement avec la Violence. L’argument habituel est que toute violence ou destruction de propriété publique engendrera une couverture médiatique négative par la Presse, et une réaction négative des Américains de la Classe Moyenne, qui votent aux élections et souscrivent en secret au principe politique jaïn de Non-violence.

Lorsque vous entendez des gens développer cet argument, nul doute qu’ils ont subi un profond lavage de cerveau.

Les Médias aux États-Unis ne sont pas une seule entité, mais c’est presque tout comme. Ils sont presque tous la propriété de grandes entreprises, parfois de multinationales [c’est pourquoi Meyers les appelle par la suite les « corporate media », que nous traduirons imparfaitement par « médias corporate »] ; nous ferons abstraction ici des médias alternatifs à l’audience marginale, si ce n’est pour dire qu’il faut les soutenir et étendre leur diffusion. Les Médias Corporate sont la Violence, parce qu’ils sont l’Argent. Ils promeuvent constamment la violence contre les sans-pouvoir et contre ceux qui ont des ressources que les entreprises veulent accaparer. Ils glorifient la guerre ; regardez la façon dont ils ont couvert la Guerre Contre l’Irak et la Guerre Contre la Serbie et la Guerre Contre le peuple nicaraguayen. Ils glorifient la violence ; allumez la télé et regardez la ligue professionnelle de catch. Ouvrez le journal et lisez les comptes rendus de matches de football et de hockey.

Les seules fois où les médias corporate sont contre la Violence, c’est lorsqu’elle ne sert pas les buts supérieurs des entreprises. Lorsqu’une division des Marines prend possession de terres en Amérique Centrale en les prenant aux paysans, les médias se réjouissent ; lorsque des travailleurs opprimés aux États-Unis prennent possession de boîtes de conserve pendant une émeute, ces mêmes médias déplorent la violence. Quand quelqu’un flingue un flic ou un juge, les médias déplorent la violence ; quand les juges et les flics flinguent et pendent, les médias se réjouissent.

Bien sûr les médias ne manqueront pas de présenter Earth First!, le Earth Liberation Front (ELF), les IWW (International Workers of the World) ou tout autre groupe qui menace le contrôle et la domination des entreprises sous tous les angles négatifs qu’ils pourront trouver. Bien sûr qu’ils vont les décrire comme violents à la moindre occasion. Et les Activistes de la Non-violence rompront la solidarité avec ceux qui essaient de mettre fin à la violence, et, bras dessus bras dessous avec les médias corporate, ils dénonceront les activités « violentes ».

Les médias peuvent-ils monter la classe moyenne, voire la classe des travailleurs, contre les réformateurs et les révolutionnaires ? Bien sûr ! C’est leur boulot. C’est l’une des choses qu’ils sont payés pour faire par les entreprises qui les sponsorisent. Mais ils ne prennent pas pour cible la violence ou la Non-violence des activistes. Ils n’en appellent pas non plus à la Non-violence naturelle des gens. Les gens aiment la violence lorsqu’elle est dans son bon droit, et ils ont de bonnes raisons pour cela. Ils l’applaudissent dans les cinémas, ils la glorifient dans les discours patriotiques. Ce qui est impératif, c’est de préserver la clarté de la justesse de la cause. La Non-violence n’ajoute (ni ne retranche) rien à la justesse d’une cause. La volonté de combattre et, si la chance n’est pas au rendez-vous, de mourir pour une cause est ce qui ajoute à sa justesse, dans la perception du grand public.

Des gens étaient prêts à tuer pour le racisme, mais pas grand monde n’était prêt à mourir pour le racisme. Une fois que les noirs ont commencé à s’armer et à bénéficier (en certaines occasions) du soutien de la Garde Nationale, les racistes se sont avérés des lâches. Ils ne chérissaient pas assez le racisme pour mourir pour lui ; mais les Black Panthers étaient prêts à mourir pour y mettre fin. Si les Black Panthers avaient écouté la police de la Non-violence et les médias corporate, nous aurions toujours Jim Crow aujourd’hui, avec son flot continu de violence. Et la police de la Non-violence nous taperait dans le dos pour nous réconforter en disant « le racisme est mauvais et violent, mais au moins ne sommes-nous pas devenus comme ces individus violents ».

Devenir comme l’ennemi

L’un des trucs de culpabilisation les plus efficaces emprunté par la police de la Non-violence aux croyances religieuses jaïn, c’est l’argument qui veut que, si vous faites usage de violence, vous deviendrez violent. Cet argument a deux faces : il en appelle à l’idée chrétienne d’une souillure de l’âme, et à la réalité pragmatique du comportement habituel.

Au plan métaphysique, il existe la croyance contraire que les choses deviennent leur opposé. En Orient, cette idée est exprimée par le symbole du yin et du yang. Dans ce système de croyance, on peut s’attendre à ce que la Non-violence crée ou se transforme en son opposé, la Violence. Et cette affirmation trouve un fondement dans la réalité pragmatique, qui est le suivant : si vous refusez de vous défendre, vous encouragez la prédation, ce qui peut en retour convaincre une communauté qu’elle a tout intérêt à devenir elle-même prédatrice. Les Grecs de l’Antiquité avaient eux aussi remarqué ce phénomène, le désignant par le mot « énantiodromie », la tendance d’une chose à devenir son opposé.

Le monde réel est trop complexe pour que des idées métaphysiques simplistes puissent offrir grand chose en guise de boussole. Pensez à tous ces soldats japonais qui sont retournés chez eux après la Seconde Guerre mondiale. Nombre d’entre eux n’avaient pas simplement tué des hommes à la guerre, mais avaient également assassiné des civils. Et pourtant, après la guerre, le Japon est devenu une société remarquablement non-violente. À l’évidence les hommes pacifiques qui étaient partis en guerre ne sont pas devenus des cinglés de la violence compulsive parce qu’ils ont, pendant une période donnée, suivis des ordres violents.

Mais c’est qu’ensuite, ils n’étaient pas au pouvoir. S’il y a bien une chose qui encourage la violence, c’est le pouvoir non refréné. Le Parti Bolchévique d’Union Soviétique en fournit un bon exemple. Ils ne furent jamais opposés à la violence ; une fois parvenus au pouvoir, ils devinrent de plus en plus violents jusqu’aux années 1950. Lorsque Staline mourut, Khrouchtchev accéda au pouvoir, et mit fin à la violence, rencontrant peu d’opposition.

Non seulement les humains en général sont des êtres complexes, mais en plus des différences marquées se rencontrent d’un individu à un autre. Le fait d’avoir été exposé à la violence, ou une participation accidentelle à des actes de violence, ont peu de valeur prédictive pour déterminer dans quelle mesure un individu agira violemment à l’avenir. Un père ou une mère aux manières douces ira ordinairement jusqu’aux dernières extrémités pour défendre son enfant contre une agression ; et c’est bien ce qu’ils devraient faire. Les activistes de la Non-violence qui refusent de défendre violemment leurs propres enfants lorsque cela est nécessaire sont des monstres plus inhumains que n’importe quel prédateur.

Dans la société, la politique et dans nos relations personnelles, nous sommes toujours en train de nous confronter à de multiples variables et à des interactions complexes. Il est souvent difficile de prédire le résultat qu’une décision provoquera. La simplification qu’apporte la Non-violence séduit les gens qui ont été désorientés par la complexité. Ils agissent comme si couper du bois à la hache pour faire du feu les mettrait inévitablement sur la voie de devenir des tueurs en série décapitant leurs victimes à la hache.

D’après ce que j’ai pu constater, dans le monde réel, souscrire à l’idéologie de la Non-violence est un symptôme d’une personnalité dogmatique, et l’histoire a montré que tous les dogmes sont intrinsèquement violents par nature. La clique indienne de la Non-violence emmenée par Gandhi et Nehru n’eut pas le moindre scrupule quand il s’agît d’envoyer des troupes avec des tanks pour mettre fin à l’indépendance de Junagadh et d’Hyderabad en 1948, dans le but de consolider leur contrôle de l’Inde.

Minimiser la violence : prises de position organisationnelles

Il nous faudra plus qu’une critique de la Non-violence s’il s’agit pour nous de défendre avec efficacité la Terre Mère et l’humanité contre les prédateurs qui dirigent les entreprises, les gouvernements et les religions du monde. Toutefois, l’espace ici disponible me contraint à m’en tenir à la critique de la Non-violence et à avancer les suggestions suivantes.

Il est à présent clair, je l’espère, que la Non-violence n’est pas la meilleure manière de minimiser la violence. Il en va évidemment de même de toute idéologie qui glorifie la violence.

La stratégie correcte est de minimiser la violence tandis que nous travaillons à atteindre nos objectifs. Cela requiert à la fois que nous réduisions la capacité du complexe militaro-industrialo-gouvernemental à utiliser la violence, et que nous le fassions en utilisant nous-mêmes aussi peu de violence que possible.

Toutefois, il devrait être clair que le sabotage n’est pas de la violence lorsqu’il est utilisé pour stopper la violence des institutions. Le sabotage doit être revivifié comme l’action positive basique qui peut être menée avant que ne soit atteinte une situation où une réforme radicale véritable peut être créée.

Nous devons nous autoriser le droit à l’auto-défense. Sans quoi nous encourageons les attaques violentes contre nous, nos familles, nos organisations et nos communautés. L’auto-défense contient la violence des institutions. Elle doit être combinée avec une solidarité authentique. Nous devons nous dresser en solidarité avec les écosystèmes et avec nos compagnons humains qui sont attaqués. Même la classe moyenne américaine comprend et approuve le droit à l’auto-défense.

Nous devons faire preuve d’un meilleur jugement que par le passé. Nous devons utiliser l’outil adéquat à chaque tâche. Nous ne pouvons pas nous laisser aveugler par l’idéologie.

Nous devons utiliser des moyens violents, comme voter aux élections et engager des poursuites juridiques, lorsque cela est nécessaire. Nous devons ôter aux entreprises leur pouvoir de contrôler l’État, de sorte que l’État lui-même puisse être réformé et finalement aboli en faveur de la coopération volontaire de communautés.

Le chemin n’est pas facile, mais soulagez votre dos du poids du dogme qu’on nomme Non-violence, et vous aurez une bien meilleure chance d’arriver là où vous le désirez.

Tous les groupes et tous les individus n’ont pas à agir de la même façon ou sur les mêmes sujets. Respectez le travail de vos frères et sœurs activistes, mais ne les laissez pas vous empêcher de faire ce que vous savez devoir faire.

Modèles de résolutions contre la Violence et la Non-violence

De nombreux groupes peuvent vouloir énoncer avec clarté que, en tant que groupe, ils n’utiliseront pas la violence comme outil. Je suis d’accord que c’est un choix raisonnable pour de nombreux groupes, mais en général, à ce stade, des activistes de la Non-violence conduisent le groupe à se lier les mains avec les liens d’un Code de Non-violence dont les incidences n’ont pas été pesées.

Je suggère qu’il soit adopté, dans de telles situations, quelque chose qui ressemble à la résolution ou au règlement suivant :

« Nous sommes déterminés à ce que notre groupe ne recoure pas ni n’incite à la violence contre des êtres humains, en tant que moyen pour parvenir à ses objectifs. Cependant, nous reconnaissons le droit des gens à l’auto-défense et à la défense communautaire. »

Si un groupe comprend vraiment à quel point la Non-violence a des conséquences violentes, il pourrait adopter une résolution telle que celle-ci :

« Tout en étant opposé aux attaques violentes contre des individus et aux attaques violentes contre l’environnement, et souhaitant minimiser une telle violence aussi vite que possible et l’abolir aussitôt que possible, notre groupe est déterminé à rejeter l’idéologie de la Non-violence, qui encourage l’usage de la violence par des institutions injustes. »

William Meyers

Biographie abrégée de l’auteur :

William Meyers est né à Camp Lejeune, en Caroline du Nord, en 1955. Sa pensée a été hautement influencée par la lutte pour les droits civiques des noirs dans le Sud des États-Unis. Au lycée, il rejoint la campagne électorale de McGovern pour les présidentielles en 1972 et participe à des manifestations contre la guerre au Vietnam. À l’université, il participe à l’organisation d’une manifestation contre la remise d’un diplôme honoraire au Secrétaire à la Défense Harold Brown. À partir de 1979, il commence à organiser et à participer à la désobéissance civile contre les armes nucléaires. En 1981, il aide à lancer un journal contre les armes nucléaires à Seattle. En 1984, il se rend en Allemagne pour protester contre le déploiement de missiles de croisière et de fusées Pershing par les États-Unis, prenant la parole lors de rassemblements et se joignant aux « Autonomen » (les autonomes, c’est-à-dire les anarchistes) dans les combats contre les forces de sécurité allemandes. De retour aux États-Unis, il participe à l’organisation du « No Business as Usual Day » à Seattle et commence à enseigner aux anarchistes et activistes américains les techniques développées par les Autonomen. En 1985, il s’engage également comme anarcho-syndicaliste auprès de la Workers Solidarity Alliance et des Industrial Workers of the World, tout en promouvant la critique de la société industrielle portée par Fifth Estate et par Earth First!. En 1988, il fonde III Publishing, une maison d’édition spécialisée dans la fiction anarchiste. Il est un des organisateurs du Redwood Summer en 1990, puis un permanent au sein de l’équipe du siège des Industrial Workers of the World à San Francisco de 1991 à 1994. Par ailleurs, ses écrits ont été publiés dans de nombreuses revues, et ré-édités et diffusés internationalement.

Traduction : blog « Violence ? Parfois oui… » – https://violenceparfoisoui.wordpress.com

Black blocs : fétichisation de la violence ? imaginaire viriliste ?

Dans son très bon livre « Les black blocs – La liberté et l’égalité se manifestent » publié par les éditions Lux, Francis Dupuis-Déri discute (à partir des entretiens qu’il a conduit auprès de nombreux activistes ayant participé à des black blocs) le risque d’une fétichisation de la violence et de la perpétuation d’un imaginaire viriliste. Nous reproduisons ci-après un court extrait qui évoque ce sujet, issu du chapitre « Faiblesses de la tactique [du black bloc] », p.146-152.

 

 

[…] À l’interne, les Black Blocs sont aussi menacés d’une certaine dérive politique, puisqu’on a tendance, dans les milieux d’extrême gauche, à constituer une orthodoxie « radicale » à laquelle on accède en accumulant des faits d’armes qui procurent une aura de « pureté ». Ainsi considérés, les Black Blocs seraient autant de lieux où l’on entre comme en religion, avec une volonté d’afficher et d’affirmer une identité politique qui serait pure tant qu’elle se limiterait à certains actes ritualisés, tels que des affrontements spectaculaires avec la police ; affrontements qui seraient valorisés en soi, indépendamment de leurs impacts politiques. L’action directe violente devient alors un moyen pour le militant d’affirmer son identité politique aux yeux des autres militants ; la tentation est forte dès lors de considérer avec mépris et d’exclure celles et ceux pour qui radicalisme ne rime pas avec violence. Un membre de la Confédération nationale du travail – un syndicat révolutionnaire de tendance anarchiste – parti manifester à Gênes avec une quinzaine de jeunes militants, explique ainsi  :

 

L’intérêt, c’était de les tremper, eux [les jeunes militants], dans une situation de tension réelle, de façon à ce qu’ils soient amenés à gérer leur adrénaline et voir comment elle fonctionne. Et ce genre de situation, pour des militants qui prétendent être des militants révolutionnaires, par ailleurs, c’est important. […] Avoir en plus le sentiment de s’être comporté de façon « digne », c’est important. (1)

 

La violence participe ici à la fois à la construction de deux identités : l’identité anarchiste, reliée à une éthique de la lutte violente, et l’identité combattante, reliée à une éthique machiste où l’homme doit apprendre à gérer son adrénaline et à se battre dignement.

 

Plusieurs critiques des Black Blocs ont affirmé que ce type d’action brutale relevait d’une mystique machiste et n’encourageait donc pas l’inclusion des femmes (2). C’est oublier que les femmes, dans l’histoire, ont très souvent participé à des émeutes pour contester un système politique ou économique et pour revendiquer des droits (3). Le taux de participation des femmes dans les Black Blocs reste toutefois sujet à débat. Il semblerait plus élevé dans l’organisation en amont d’un Black Bloc que lors de l’action de rue, pour laquelle les estimations au sujet de la participation des femmes varient entre 5 % et 50 % (4). Le groupe de féministes révolutionnaires italiennes Tute Nere a pour sa part lancé le slogan « Black Bloc – Pas seulement pour votre petit ami (5) ! » pour souligner leur désir d’inclusion et de diversité au sein de ce type d’action collective. Or les militants d’extrême gauche, qu’ils soient anarchistes, communistes ou écologistes, sont aussi des mâles qui démontrent souvent bien peu d’efforts, au-delà de leurs beaux discours, pour abandonner leurs privilèges de membres de la classe dominante des hommes. Dans un autre pamphlet, Les femmes et le Black Bloc, les auteures critiquent leurs camarades militants qui «ont l’impression que les femmes sont fondamentalement passives, diplomates ou seulement intéressées à prendre soin de leur communauté et que nous sommes aliénées de toute émotion humaine exprimée violemment (6) » Elles revendiquent la possibilité pour les femmes d’avoir recours à la force politique. Et pourtant. Lors d’une séance de préparation d’un Black Bloc à Montréal, les hommes se sont retrouvés dans la cour arrière d’un appartement à s’entraîner au lance-pierre, alors que les femmes étaient à la cuisine pour préparer les cocktails Mobtoy. Une participante à divers Black Blocs au Québec se désole d’ailleurs qu’« [a]u sein du mouvement anarchiste, il y a un prestige à être sur la ligne de front, à participer à la confrontation [sic], à briser des vitres. Je trouve ça dommage, parce qu’il y a plein d’autres gens qui font plein d’autres choses qui ont autant d’importance (7) ». Elle a participé à des Black Blocs en effectuant des missions de reconnaissance et de surveillance et constaté que ce type d’engagement était moins valorisé que l’affrontement direct avec les policiers. Ici, les anarchistes se comportent comme les partisans d’autres idéologies, qui utilisent de beaux principes – liberté, égalité, justice, etc. – pour justifier leur soif de prestige, de violence et de pouvoir. Des anarchistes peuvent en effet instrumentaliser les arguments économiques, politiques et stratégiques discutés plus haut, tout comme des militaires ou des politiciens libéraux affirment sans rire mener des guerres au nom de la « liberté » et de la « paix ».

 

Des anarchistes sont toutefois conscients du danger qu’il y a à accorder trop d’importance à l’action violente, car elle crée des tensions et des rivalités malsaines au sein du mouvement et laisse peu d’énergie pour effectuer d’autres tâches militantes. Conscient du risque et insistant sur l’importance de ne pas amalgamer radicalisme et violence, un participant aux Black Blocs de Québec admet que « s’il y a un pacifisme dogmatique qui me désole, il y a aussi une violence dogmatique qui considère que la violence est le seul et unique moyen de mener la lutte (8) ». Un autre participant aux Black Blocs ajoute qu’il ne faut pas croire que « la manif est un truc politique suprême, ni que la casse signifie nécessairement être radical (9) » Ces réflexions émises en Amérique du Nord trouvent un écho en France, où Didier tient à préciser que la manifestation n’est pas une fin en soi « Je fais autre chose ! Ne rechercher que du speed et du plaisir dans l’engagement politique, ça vaut rien (10).» Enfin, Sofiane, qui a eu recours à la force lors de manifestations, ajoute : « On ne prône pas la violence, c’est pas un programme. […] Parce que tu prends facilement goût à la violence, tu t’y accoutumes […]. Mais quand il s’agit de militer, il n’y a plus grand monde (11). »

 

Notes :

 

1. Clément Barette, op. cit., p. 76.

 

2. Au sujet de la violence militante et du machisme, voir Robin Morgan, The Demon Lover, New York, W. W Norton & Company, 1989; Lee Quinby, « Taking the Millennialist Pulse of Empire’s Multitude : A Genealogical Feminist Diagnosis », dans Paul A. Passavant et Jodi Dean (dir.), Empire’s New Clothes: Reading Hardt and Negri, Londres, Routledge, 2004, p. 236-242.

 

3. Voir, par exemple, John Bohstedt, « The Myth of the Feminine Food Riot : Women as Proto-citizens in English Community Politics, 1790-1810 », dans Harriet B. Applewhite et Darline G. Levy (dir.), Women and Politics in the Age of the Democratic Revolution, Ann Arbor, University of Michigan Press, 1990, p. 21-61; Mackenzie, op. cit. ; Strachey, op. Cit.

4. Mes estimations se voulaient trop précises dans le texte « Black Blocs : bas les masques », Mouvements, n°25, janvier-février 2003, p. 76. Voir « Pourquoi étions-nous à Gênes ? », op. cit., p.180-181; et d’autres références sut Internet : Mary Black, « Letter from inside the Black Bloc », http://www.alternet.org/story.html?storylD=11230. Une activiste ayant participé à un Black Bloc à Washington, D.C., le 21 avril 2000, lors de manifestations contre le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, estime qu’il était composé de 50 % de femmes et qu’il y avait une certaine mixité ethnique. Elle conclue conséquemment que « le Black Bloc a sans doute été plus diversifié que l’ensemble de la mobilisation » (Shawn, « Don’t forget the Minute ‘Women »! », David et X, op. cit., p. 80).

 

5. Source : www.panicresearch.com/tute\_nere.

 

6. « Les femmes et le Black Bloc» [traduction d’un article tiré du magazine When Women Attack!], La Mauvaise herbe, vol. 4, n°2, 2005.

 

7. Entretien réalisé par l’auteur avec BB3 en décembre 2002, à Montréal.

 

8. Entretien réalisé par l’auteur avec BB2.

 

9. Entretien avec BB1

 

10. Clément Barette, op. cit., p. 105.

 

11. Ibid.

 

Source : Francis Dupuis-Déri, Les black blocs – la liberté et l’égalité se manifestent, 3e édition, Lux Éditeur, 2007, p.-146-152

Henry D. Thoreau, philosophe enrôlé à tort sous la bannière de la non-violence

Michel Granger est professeur de littérature américaine du XIXe siècle et spécialiste de l’oeuvre du philosophe américain Henry David Thoreau, auquel il a consacré livres et articles et dont il a coordonné l’édition de textes en français, notamment la traduction, à l’époque inédite, de « Résistance au gouvernement civil ». Dans l’extrait d’interview que nous publions ci-après, Michel Granger conteste l’enrôlement du « père de la désobéissance civile » sous la bannière de la non-violence.

L’interview complète est lisible en intégralité dans la belle bande-dessinée de A.Dan et Le Roy « Thoreau – La vie sublime », paru en 2012 aux éditions Le Lombard.

—-

[…]

Maximilien Le Roy : Vous écrivez également qu’on ne pourra pas trouver sous sa plume [celle de Henry David Thoreau] la formule DÉSOBÉISSANCE CIVILE (une polémique de spécialistes existe à ce sujet : on raconte que l’expression proviendrait en réalité de son éditeur, mais que ce même éditeur l’aurait dénichée dans la correspondance de Thoreau). Et vous ajoutez que vous preférez les notions d’OBJECTION DE CONSCIENCE et de RÉSISTANCE à celle de DÉSOBÉISSANCE CIVILE. Pourquoi ?

Michel Granger : L’édition de référence, publiée par l’université Princeton, a tranché en faveur du premier titre, Résistance au gouvernement civil, considérant qu’il n’y avait pas de preuve suffisante que Thoreau avait souhaité changer le titre initial de son essai. Thoreau parle bien de « désobéir », mais sans jamais employer le concept de « désobéissance civile ». Alors pourquoi réduire Thoreau à cette dernière expression qui renvoie à sa pensée des années 1840, lorsque l’objection morale à l’égard de l’esclavage le conduit à refuser de payer un impôt et montre ainsi qu’il ne veut pas soutenir par son argent un gouvernement esclavagiste ? Sans doute a-t-il tiré de la nuit passée en prison un essai à la rhétorique efficace et mémorable, mais pourquoi l’immobiliser dans cette posture et oublier, si je puis dire, qu’il a changé son fusil d’épaule au milieu des années 1880 et particulièrement lors de la défense d’un abolitionniste violent, John Brown, qui avait cherché à armer une rébellion d’esclaves ? Serait-ce que l’Amérique préfère voir seulement en son « philosophe dans les bois » un individu plutôt inoffensif qui se contente de ne pas payer quelques dollars (ce que les autorités ont même toléré pendant plusieurs années avant de réagir) ? Elle choisit de se souvenir du simple « désobéissant » qui agit de façon « civile », rappelle la morale supérieure mais ne dérange guère, plutôt que de célébrer le rebelle, aux discours plus dangereux qui acceptent l’idée de la violence que représenterait la résistance armée.

Si l’on prend en compte l’évolution de sa pensée dans les dix dernières années de sa vie, et si l’on veut bien écouter les connotations des concepts en jeu, le mot « résistance » paraît plus fort et plus fidèle à la position de Thoreau : cela conduit nécessairement à revoir l’imagerie d’Épinal selon laquelle il aurait été un sage non-violent.

MLR : J’ai rappelé dans la préface de ce livre, le dévoiement opéré sur son oeuvre. On a pu faire de lui, sans d’ailleurs penser à mal, une sorte d’hurluberlu doucereux, rousseauiste niais, bouddhiste tendance New Age – totalement compatible, du reste, avec les penchants ZEN des bourgeois-bohèmes de nos cités occidentales. Vous mettez en évidence sa défense de la « résistance armée », et faites savoir qu’il est impossible de rallier cet ennemi du réformisme qu’est Thoreau sous « la bannière de la non-violence ». Quelles sont les raisons de ces travestissements ?

MG : Il convient de garder à l’esprit que Thoreau est principalement un homme de lettres, alors que, ces dernières années, on a voulu privilégier en lui le philosophe ou le penseur politique. Or, dans son Journal, il définit sa vocation comme étant l’écriture, et son chef-d’oeuvre, Walden, écrit et réécrit entre 1847 et 1854, prouve bien son amour d’une langue poétique.

Thoreau n’est pas un théoricien méthodique, l’inventeur d’une philosophie cohérente ; il est bien plutôt un écrivain qui glisse d’une image à une autre, dans la perpétuelle recherche d’une formulation neuve, adéquate à la vérité qu’il pressent mais peine à exprimer avec la langue banale de tous les jours. Si l’on survole rapidement son oeuvre en quête de justifications pour étayer son propre système d’idées, si l’on saute à pieds joints par-dessus la richesse du style et ses multiples suggestions, on trouvera de quoi l’embrigader au service de multiples causes. En revanche, quand on lit attentivement L’esclavage au Massachusetts, essai dans lequel il évoque « à l’endroit de l’État des pensées meurtrières » et « involontairement [se] prend à ourdir quelque complot contre lui », Thoreau apparaît éloigné de la non-violence qui semblait être la sienne. Toutefois, sa « défense de la « résistance armée » » est modalisée, soumise à condition : « je peux envisager certaines circonstances où… », écrit-il.

Il est nécessaire de ne pas négliger le contexte historique de ses assertions. Dans les années 1840, il avait voulu, par le biais d’une désobéissance limitée, faire prendre conscience au gouvernement et à la majorité de la faute que constituait une politique esclavagiste ; en revanche, la situation s’est tendue en 1854 et la force brutale des mots fait entendre une autre attitude que la tranquille passivité.

La pensée de Thoreau est complexe, mouvante, paradoxale, provocatrice. Le texte des essais est à lire (et à relire) avec une attention soutenue pour prendre en compte la rhétorique, interpréter correctement la pose de l’orateur, car souvent les essais ont d’abord été des conférences ou des discours : à ce prix, on évite de réduire sa pensée à un squelette d’idées sans grand rapport avec ses intentions.

MLR : Vous peignez Thoreau sous les traits d’un « antimoderne » puisqu’il refuse la mode, le consumérisme, l’agitation technologique, le capitalisme industriel… D’aucuns ne manqueraient pas, aujourd’hui, d’en faire un conservateur ou un réactionnaire. Pourtant, il existe, au sein de la tradition socialiste et libertaire/anarchiste, une frange qu’on pourrait dire conservatrice (à l’instar d’un George Orwell) : celle du peuple qui tient à préserver certains usages du raz-de-marée marchand et de ce que Pau Ariès nomme « la modernité assassine » (La simplicité volontaire contre le mythe de l’abondance, La Découverte, 2011, p.149). Thoreau serait-il un romantique, au sens où Löwy et Sayre ont défini ce terme dans Révolte et mélancolie (Payot, 1992) – c’est-à-dire un individu pour qui un certain regard sur le passé fournirait un levier de révolte et d’avenir ?

MG : Il faudrait plus que quelques lignes pour préciser tous ces termes et voir dans quelle mesure ils s’appliquent partiellement à Thoreau. Il me semble cependant qu’on peut le considérer comme un antimoderne, si l’on entend par là qu’il est très conscient de la modernité au milieu du XIXe siècle, qu’il la surveille de près, pour mieux résister à ses aspects délétères. Il ne se veut certainement pas l’esclave naïf des nouvelles inventions techniques, des « jouets » qu’il soumet à son regard critique. En ce qui concerne le train, il sait en apprécier la ponctualité qui règle la vie des villageois ; toutefois, il s’interroge sur l’intérêt de sa vitesse insensée qui bouscule leur existence. Il n’adhère pas au culte de l’argent et du progrès technique ; il exprime des doutes quant aux bénéfices proclamés de la mode qui prive le consommateur de son esprit critique. Certes, à Concord, il goûte le bonheur d’une vie rurale paisible, rythmée par la nature, et il s’inquiète de voir ce mode d’existence traditionnel bouleversé par le commerce, l’industrialisation et l’urbanisation. Il n’est cependant pas tourné vers la tradition qui interdit la liberté de pensée et l’amélioration résultant de la culture de soi. Dans son Journal, qui n’était pas destiné à la publication, il critique la religion de façon virulente parce quelle aussi étouffe l’individu et l’empêche d’évoluer. On a vu que dans son combat abolitionniste il s’opposait aux institutions, au gouvernement qui maintient le statu quo social. Quelques remarques éparses montrent également qu’il était conscient des conditions de travail déplorables des ouvriers ; elles laissent entendre qu’il était progressiste dans le domaine social (donc, certainement pas reactionnaire), sans pour autant faire jamais partie d’une association réformatrice ni accepter d’être membre d’un parti politique. Enfin, son observation assidue et méthodique de la nature l’a conduit à formuler des intuitions écologiques qui gardent tout leur sens à notre époque, et à remettre en cause les notions de « génération spontanée » ou de « création spéciale » qui avaient encore cours à Harvard : il était ainsi prêt à se ranger en 1860 du côté de la théorie de l’évolution formulée par Darwin. […]