Black blocs : fétichisation de la violence ? imaginaire viriliste ?

Dans son très bon livre « Les black blocs – La liberté et l’égalité se manifestent » publié par les éditions Lux, Francis Dupuis-Déri discute (à partir des entretiens qu’il a conduit auprès de nombreux activistes ayant participé à des black blocs) le risque d’une fétichisation de la violence et de la perpétuation d’un imaginaire viriliste. Nous reproduisons ci-après un court extrait qui évoque ce sujet, issu du chapitre « Faiblesses de la tactique [du black bloc] », p.146-152.

 

 

[…] À l’interne, les Black Blocs sont aussi menacés d’une certaine dérive politique, puisqu’on a tendance, dans les milieux d’extrême gauche, à constituer une orthodoxie « radicale » à laquelle on accède en accumulant des faits d’armes qui procurent une aura de « pureté ». Ainsi considérés, les Black Blocs seraient autant de lieux où l’on entre comme en religion, avec une volonté d’afficher et d’affirmer une identité politique qui serait pure tant qu’elle se limiterait à certains actes ritualisés, tels que des affrontements spectaculaires avec la police ; affrontements qui seraient valorisés en soi, indépendamment de leurs impacts politiques. L’action directe violente devient alors un moyen pour le militant d’affirmer son identité politique aux yeux des autres militants ; la tentation est forte dès lors de considérer avec mépris et d’exclure celles et ceux pour qui radicalisme ne rime pas avec violence. Un membre de la Confédération nationale du travail – un syndicat révolutionnaire de tendance anarchiste – parti manifester à Gênes avec une quinzaine de jeunes militants, explique ainsi  :

 

L’intérêt, c’était de les tremper, eux [les jeunes militants], dans une situation de tension réelle, de façon à ce qu’ils soient amenés à gérer leur adrénaline et voir comment elle fonctionne. Et ce genre de situation, pour des militants qui prétendent être des militants révolutionnaires, par ailleurs, c’est important. […] Avoir en plus le sentiment de s’être comporté de façon « digne », c’est important. (1)

 

La violence participe ici à la fois à la construction de deux identités : l’identité anarchiste, reliée à une éthique de la lutte violente, et l’identité combattante, reliée à une éthique machiste où l’homme doit apprendre à gérer son adrénaline et à se battre dignement.

 

Plusieurs critiques des Black Blocs ont affirmé que ce type d’action brutale relevait d’une mystique machiste et n’encourageait donc pas l’inclusion des femmes (2). C’est oublier que les femmes, dans l’histoire, ont très souvent participé à des émeutes pour contester un système politique ou économique et pour revendiquer des droits (3). Le taux de participation des femmes dans les Black Blocs reste toutefois sujet à débat. Il semblerait plus élevé dans l’organisation en amont d’un Black Bloc que lors de l’action de rue, pour laquelle les estimations au sujet de la participation des femmes varient entre 5 % et 50 % (4). Le groupe de féministes révolutionnaires italiennes Tute Nere a pour sa part lancé le slogan « Black Bloc – Pas seulement pour votre petit ami (5) ! » pour souligner leur désir d’inclusion et de diversité au sein de ce type d’action collective. Or les militants d’extrême gauche, qu’ils soient anarchistes, communistes ou écologistes, sont aussi des mâles qui démontrent souvent bien peu d’efforts, au-delà de leurs beaux discours, pour abandonner leurs privilèges de membres de la classe dominante des hommes. Dans un autre pamphlet, Les femmes et le Black Bloc, les auteures critiquent leurs camarades militants qui «ont l’impression que les femmes sont fondamentalement passives, diplomates ou seulement intéressées à prendre soin de leur communauté et que nous sommes aliénées de toute émotion humaine exprimée violemment (6) » Elles revendiquent la possibilité pour les femmes d’avoir recours à la force politique. Et pourtant. Lors d’une séance de préparation d’un Black Bloc à Montréal, les hommes se sont retrouvés dans la cour arrière d’un appartement à s’entraîner au lance-pierre, alors que les femmes étaient à la cuisine pour préparer les cocktails Mobtoy. Une participante à divers Black Blocs au Québec se désole d’ailleurs qu’« [a]u sein du mouvement anarchiste, il y a un prestige à être sur la ligne de front, à participer à la confrontation [sic], à briser des vitres. Je trouve ça dommage, parce qu’il y a plein d’autres gens qui font plein d’autres choses qui ont autant d’importance (7) ». Elle a participé à des Black Blocs en effectuant des missions de reconnaissance et de surveillance et constaté que ce type d’engagement était moins valorisé que l’affrontement direct avec les policiers. Ici, les anarchistes se comportent comme les partisans d’autres idéologies, qui utilisent de beaux principes – liberté, égalité, justice, etc. – pour justifier leur soif de prestige, de violence et de pouvoir. Des anarchistes peuvent en effet instrumentaliser les arguments économiques, politiques et stratégiques discutés plus haut, tout comme des militaires ou des politiciens libéraux affirment sans rire mener des guerres au nom de la « liberté » et de la « paix ».

 

Des anarchistes sont toutefois conscients du danger qu’il y a à accorder trop d’importance à l’action violente, car elle crée des tensions et des rivalités malsaines au sein du mouvement et laisse peu d’énergie pour effectuer d’autres tâches militantes. Conscient du risque et insistant sur l’importance de ne pas amalgamer radicalisme et violence, un participant aux Black Blocs de Québec admet que « s’il y a un pacifisme dogmatique qui me désole, il y a aussi une violence dogmatique qui considère que la violence est le seul et unique moyen de mener la lutte (8) ». Un autre participant aux Black Blocs ajoute qu’il ne faut pas croire que « la manif est un truc politique suprême, ni que la casse signifie nécessairement être radical (9) » Ces réflexions émises en Amérique du Nord trouvent un écho en France, où Didier tient à préciser que la manifestation n’est pas une fin en soi « Je fais autre chose ! Ne rechercher que du speed et du plaisir dans l’engagement politique, ça vaut rien (10).» Enfin, Sofiane, qui a eu recours à la force lors de manifestations, ajoute : « On ne prône pas la violence, c’est pas un programme. […] Parce que tu prends facilement goût à la violence, tu t’y accoutumes […]. Mais quand il s’agit de militer, il n’y a plus grand monde (11). »

 

Notes :

 

1. Clément Barette, op. cit., p. 76.

 

2. Au sujet de la violence militante et du machisme, voir Robin Morgan, The Demon Lover, New York, W. W Norton & Company, 1989; Lee Quinby, « Taking the Millennialist Pulse of Empire’s Multitude : A Genealogical Feminist Diagnosis », dans Paul A. Passavant et Jodi Dean (dir.), Empire’s New Clothes: Reading Hardt and Negri, Londres, Routledge, 2004, p. 236-242.

 

3. Voir, par exemple, John Bohstedt, « The Myth of the Feminine Food Riot : Women as Proto-citizens in English Community Politics, 1790-1810 », dans Harriet B. Applewhite et Darline G. Levy (dir.), Women and Politics in the Age of the Democratic Revolution, Ann Arbor, University of Michigan Press, 1990, p. 21-61; Mackenzie, op. cit. ; Strachey, op. Cit.

4. Mes estimations se voulaient trop précises dans le texte « Black Blocs : bas les masques », Mouvements, n°25, janvier-février 2003, p. 76. Voir « Pourquoi étions-nous à Gênes ? », op. cit., p.180-181; et d’autres références sut Internet : Mary Black, « Letter from inside the Black Bloc », http://www.alternet.org/story.html?storylD=11230. Une activiste ayant participé à un Black Bloc à Washington, D.C., le 21 avril 2000, lors de manifestations contre le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, estime qu’il était composé de 50 % de femmes et qu’il y avait une certaine mixité ethnique. Elle conclue conséquemment que « le Black Bloc a sans doute été plus diversifié que l’ensemble de la mobilisation » (Shawn, « Don’t forget the Minute ‘Women »! », David et X, op. cit., p. 80).

 

5. Source : www.panicresearch.com/tute\_nere.

 

6. « Les femmes et le Black Bloc» [traduction d’un article tiré du magazine When Women Attack!], La Mauvaise herbe, vol. 4, n°2, 2005.

 

7. Entretien réalisé par l’auteur avec BB3 en décembre 2002, à Montréal.

 

8. Entretien réalisé par l’auteur avec BB2.

 

9. Entretien avec BB1

 

10. Clément Barette, op. cit., p. 105.

 

11. Ibid.

 

Source : Francis Dupuis-Déri, Les black blocs – la liberté et l’égalité se manifestent, 3e édition, Lux Éditeur, 2007, p.-146-152

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