Violence, désobéissance et non-violence, comment s’opposer à l’ordre injuste

Un article court mais intéressant, qui pose la désobéissance comme le concept central, pouvant amener à choisir des moyens non-violents tout autant que des moyens violents – et donc qui avance l’idée d’une complémentarité de la violence et de la non-violence.

Nous avons trouvé cet article sur le site Larzac.org, qui présente « l’héritage » de cette célèbre et longue lutte, menée en France par des paysans et leurs soutiens pour éviter d’être expulsés par l’armée qui lorgnait sur leurs terrains.

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Violence, désobéissance et non-violence, comment s’opposer à l’ordre injuste

Voici, en éclairage à l’interview de l’avocat François Roux ci-dessus [« Crime d’obéissance servile »], un article paru dans le trimestriel Alterséchos (septembre 2011, n°26). L’auteur examine, à partir de la position du philosophe Henry David Thoreau, et jusqu’aux trajectoires de Gandhi, de Martin Luther King et de Nelson Mandela, quels sont les choix qui se posent à l’individu face à l’Etat, et comment on peut agir en toute responsabilité pour ne pas devenir l’agent d’un ordre injuste.

« L’oppresseur ne se rend pas compte du mal qu’implique l’oppression tant que l’opprimé l’accepte » : c’est ce qu’écrivait Henry David Thoreau (1817-1862) dans son livre La désobéissance civile (1849). Thoreau a été mis en prison pour avoir refusé de payer ses impôts, dans la mesure où il considérait que ceux-ci servaient à financer des actions profondément injustes que menaient alors les Etats-Unis : la politique esclavagiste et la guerre contre le Mexique.

En effet, pour le philosophe américain, l’homme ne saurait obéir à autre chose qu’à ce que lui a décidé de faire ou de ne pas faire, cela sous son entière et unique responsabilité. Et l’Etat, en tant que tel, est par nature profondément liberticide. Selon certains commentateurs, l’Etat de droit est, pour Thoreau, un oxymore – cette figure de style qui consiste à placer l’un après l’autre deux mots parfaitement contradictoires, à l’exemple du « merveilleux malheur » de Boris Cyrulnik ou de l’« obscure clarté » de Pierre Corneille).

Au-delà de cette rhétorique qui ne manque certainement pas d’intérêt, il apparaît que la question de la désobéissance civile se pose dans la situation de refus opposé à un ordre injuste, considéré hostile à la reconnaissance et au vécu des droits fondamentaux du citoyen et responsable d’un lien social dégradé et de l’injustice sociale.

Ce refus, qui ne devient concevable que dans la mesure où la capacité de s’opposer, en quelque situation, à l’ordre manifestement illégal ou illégitime, et en tous cas injuste, est le fruit de la pensée et d’une volonté construite. Il est de nature profondément politique, puisqu’il s’inscrit dans le cadre de l’organisation sociale et la vie de la cité. Ainsi que l’écrivait le grand philosophe allemand Habermas, « la désobéissance civile inclut des actes illégaux, généralement dus à leurs auteurs collectifs, définis à la fois par leur caractère public et symbolique, et par le fait des principes, actes qui comportent, en premier lieu, des moyens de protestations non violents, et qui appellent à la capacité de raisonner et au sens de la justice de peuple. » Dès lors, la caractéristique fondamentale de cette attitude de refus est la non-violence, puisque le « désobeisseur » décide en toute conscience de refuser d’exécuter l’ordre qui émane de l’autorité contestée, et met en œuvre sa décision en la portant à la connaissance de tous.

Conscience sociale et action dans la durée
La non-violence est un choix politique destiné à soutenir une action tendant à s’opposer à l’ordre établi, jugé injuste ou dictatorial, avec les moyens pacifiques, excluant toute atteinte aux biens et aux personnes. Ce choix suppose une conscience sociale et politique élevée et une détermination d’agir dans la durée. Il est évident que cela n’est pas toujours possible et requiert parfois des conditions extrêmement difficiles à réunir.

Que faire face à l’ordre injuste ? Certainement désobéir. Mais il est peu probable que l’autorité à laquelle on désobéit accepte une telle attitude. C’est l’intensité et la nature de la réaction de celui auquel il est désobéi qui dessine la non-violence ou la violence du désobéisseur. C’est en effet la violence symbolique – ou parfaitement consistante – manifestée par celui-là même qui est l’unique détenteur de la violence légitime destinée à la mise en œuvre consentie ou imposée de la loi – l’Etat –, qui maîtrise la partition, répartit les rôles et finalement décide de la violence ou de la non-violence du désobéisseur. Il apparaît que violence et non-violence ne sont pas dans une relation d’opposition ou d’antinomie mais de « continuité temporelle », toute la question étant de savoir comment s’opposer à l’ordre injuste. Quelle est l’attitude la plus efficace, la plus adéquate, pour faire entendre une voix par celui qui, généralement, dans un archaïsme immature et un autisme infantile, ne comprend que la sienne ?

Ainsi, dans la perspective retenue, la désobéissance à l’autorité est l’objectif poursuivi par la violence et la non-violence, qui en aucune façon ne s’opposent mais, au contraire, dessinent la démarche considérée la plus respectueuse de l’homme et de ce qui fonde la vie sociale, et/ou la plus efficiente pour parvenir à la contestation et au rejet de l’ordre fondé sur l’injustice sociale.

Droit à l’insurrection
Outre Thoreau, Il est indispensable d’évoquer Ghandi, Martin Luther King et Nelson Mandela, apôtres de la non-violence mais tous confrontés aux relations non contradictoires et sismiques à la fois de la non-violence et de la violence, car c’est à partir de l’acte de désobéissance que l’on peut appréhender le séisme annoncé. Thoreau a inspiré Ghandi le marcheur du sel, lequel a accompagné le pasteur américain qui a « fait un rêve », Madiba l’icône universelle (Mandela, Ndrl), d’autres encore, lesquels n’ont cessé de s’interroger sur les moyens – tous les moyens, parmi lesquels la non-violence – pour s’opposer à l’ordre manifestement injuste, qu’il soit colonial, raciste, dictatorial…

Au demeurant, il faut rappeler que le droit de résistance à l’oppression, conséquence immédiate de la désobéissance civile, est l’un des droits naturels fondamentaux reconnus par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, et que la constitution « montagnarde » de 1793, jamais appliquée, indiquait dans son dernier article : « Quand le gouvernement viole les droits fondamentaux du peuple, l’insurrection est, pour le peuple, ou pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs ». Il est intéressant de noter que le premier projet de constitution de 1946, rejeté par référendum, faisait référence à ce texte. Dommage…

Ainsi, désobéissance civile, résistance, violence et/ou non-violence… constituent la tragique et salvatrice réponse à l’ordre injuste, dont la caractéristique première est l’incapacité absolue et semble-t-il irrémédiable de comprendre le message – parfois le cri de douleur – du désobéisseur.

Moncef Benouniche, citoyen démocrate de nationalité française et algérienne
(le titre et les intertitres sont de la rédaction de La Lettre du Larzac)

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Une réflexion au sujet de « Violence, désobéissance et non-violence, comment s’opposer à l’ordre injuste »

  1. geneghys

    Le malheur de la violence est qu’elle s’exprime souvent sur des objets, telles bagnoles ou autres deux roues, qui appartiennent à une classe sociale déjà défavorisée et qui est soumise à ses propres contraintes, famille, dettes, etc.

    La violence peut être pardonnable quand elle s’en prendra à qui de droit. Et pourra-t-on alors parler de violence ou d’auto-défense, le « auto » n’ayant rien à voir avec la bagnole citée plus haut. Point d’interrogation!

    Ne nous a-t-on pas bercés de douces illusions de ce que doit être la justice, la vraie, et que l’on se sente trahiE, pire, humiliéE par cette même justice qui s’attache plus à la condition sociale pour poser son verdict? Et pourra-t-on dès lors comprendre celles ou ceux qui ont été bafoués dans leur droit alors que celui ou celle qui sera d’une classe supérieure (déjà un simple travailleur a un statut plus haut que celle ou celui qui ne travaille pas) partira avec un « ouf » de soulagement et quelques mètres plus loin, le sourire affiché sur les lèvres!

    Comment ne pas comprendre alors qu’il y a définitivement fracture dès qu’on reçoit une lettre qui nous apprend qu’on est plus « victime » mais « prévenuE »? Faire le poing dans sa poche et attendre des mois, voire des années, le temps que les souvenirs se distordent et nous font trébucher…

    Un apprentissage qui amène à la violence. Mais une violence dirigée, pas une violence gratuite.

    Gene

    Répondre

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