Archives mensuelles : décembre 2012

Être ou ne pas être violent-e, telle n’est pas la question

Deux excellents textes issus du journal des occupants de la ZAD (Zone A Défendre) de Notre-Dame-des-Landes (près de Nantes, France) : Lèse-Béton n°2, mars 2012

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Être ou ne pas être violent-e telle n’est pas la question

La frontière entre violence et non-violence ne nous semble pas aussi nette qu’on le pense généralement, ni forcément pertinente dans le cadre de notre lutte. Quelques articles pour entamer le débat – un débat qui a aussi lieu entre nous…

Débat récurrent, l’opposi-tion entre lutte violente et non-violente est aussi un débat difficile. Difficile d’abord tant il révèle parfois des rapports au monde contradictoires. Difficile surtout puisqu’il est souvent posé en ces termes, une opposition simpliste qui fait automatiquement basculer quiconque critique l’idéologie non-violente dans la catégorie « violent ». Le débat posé en ces termes évite alors la question de la définition de la violence.

Comme l’a dit Brecht : « On parle toujours de la violence d’un fleuve et jamais de la violence des rives qui l’enserrent ».

En effet, dans la version officielle, médiatique, ce sont toujours les manifestant‐e‐s (dès lors stigmatisé‐e‐s) et très rarement les forces de l’ordre, et encore moins un système social dans son ensemble, qui sont violents. Les forces de l’ordre maintiennent l’ordre, qu’importe si cet ordre établi, cet ordre des choses qui prend parfois le nom de légalité, est insoutenable et qu’il pousse parfois au désespoir ou, comme en Tunisie, à s’immoler par le feu. Le contexte politique est différent à Notre-Dame des Landes et à Tunis, direz-vous. Pourtant, l’aide proposée des CRS français pour rétablir l’ordre en Tunisie en dit long sur la nature du régime français. A une échelle différente, sans doute, en France aussi l’ordre établi ne nous laisse que peu de pouvoir sur nos vies. En France comme partout ailleurs, la légalité tue.

A Notre-Dame des Landes, la prétention bureaucratique construit la réalité de toutes pièces, faisant fi d’un territoire et de ses habitant‐e‐s, soutenue par le mythe du progrès dont l’Etat serait le grand démiurge. Les certitudes des aménageurs ne souffrent aucune discussion, leurs prévisions se veulent irréfutables, garanties par des statistiques sans appel. La violence d’un tel processus est systématiquement occultée, parce que « légal », parce qu’avançant sous couvert de « légitimité démocratique », parce que nos esprits ont depuis longtemps appris à réduire ce qu’on entend par « violence » à l’idée de brutalité, de force physique. Pourtant, des actions se proclamant non-violentes peuvent laisser des individus brisés sans qu’aucune agressivité n’ait été exprimée contre leur personne. Pourtant, ce qui est stigmatisé comme « violent » ne l’est parfois pas au regard de l’oppression à laquelle cet acte répond.

Alors, qu’est-ce qui est violent ? Qu’est-ce qui ne l’est pas ? A ces questions nous préférons celles-ci : Qui décide de ce qui est violent ou pas ? A qui profite cette définition ? Il nous semble nécessaire de rejeter cette dualité stérile parce qu’elle est une manipulation de la pensée dominante qui prétend séparer les bon‐ne‐s opposant‐e‐s des mauvais‐es. D’un côté celleux qui suivent docilement les cortèges syndicaux et qui opposent une résistance symbolique ; de l’autre celleux qui se confrontent avec le pouvoir établi et qui récoltent les coups et les procès.

Ne pas se limiter dans nos moyens de lutte et promouvoir une diversité de tactiques nous paraît alors plus riche et plus efficace. N’oublions pas, à ce sujet, ce que les mouvements « pacifistes » anti- colonial en Inde et anti-ségrégationniste aux Etats-Unis (dont Gandhi et Martin Luther King étaient respectivement les figures emblématiques) doivent aux autres groupes de résistance ne se réclamant pas de l’idéologie non -violente.

Sur l’usage de la force physique

Nous ne dirons jamais dans nos textes et dans nos comptes-rendus d’actions que nous avons agi de façon non- violente.

Pourtant nous aspirons à vivre dans une société moins violente, où les gens ne seraient pas enfermés, malmenés, numérotés, où on serait attentif‐ve‐s les un‐e‐s aux autres, où on choisirait ensemble la façon dont on veut vivre plutôt qu’elle soit imposée par la force. Nous ne dirons pas que nous avons agi de façon non-violente parce que c’est vraiment difficile de déterminer ce qui est violent et ce qui ne l’est pas. Une personne qui reste le ventre vide devant un supermarché. Une foule indifférente qui passe devant elle sans jeter un regard. Quelqu’un qui vole le gérant du supermarché. Un vigile qui fait un sermon à deux jeunes voleur‐euse‐s de bonbons.

Faire un tag sur le mur de quelqu’un peut parfois causer une souffrance que l’on ne soupçonnerait pas. Détruire un champ d’OGM sera sans doute perçu de façon très violente par celui ou celle qui aura consacré dix ans de sa vie à cette culture. Est-ce que c’est violent d’accepter de payer des impôts qui servent à faire la guerre en Afghanistan, à « préserver les intérêts français » en Côte d’Ivoire et à maintenir le dictateur au Tchad ? On n’entend jamais le corps policier se vanter d’avoir encadré une manifestation de façon non-violente parce qu’il se sent légitime pour user de la force ou non suivant ses besoins.

Il nous semble que, bien souvent, les qualifications de violence ou de non-violence font en fait référence aux notions de légalité ou d’illégalité, d’usage ou non de la force physique ou de légitimité ou non d’une action. Même lorsque nous n’utiliserons pas notre force physique, que nous agirons selon la loi et que nous agirons de la manière qui nous semble la plus légitime au monde, nous ne dirons pas que nous avons agi de façon non-violente pour ne pas nous désolidariser de celleux que la loi considère illégaux, de celleux qui se battent pour survivre et de celleux qui n’ont plus rien à perdre.

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Violence, désobéissance et non-violence, comment s’opposer à l’ordre injuste

Un article court mais intéressant, qui pose la désobéissance comme le concept central, pouvant amener à choisir des moyens non-violents tout autant que des moyens violents – et donc qui avance l’idée d’une complémentarité de la violence et de la non-violence.

Nous avons trouvé cet article sur le site Larzac.org, qui présente « l’héritage » de cette célèbre et longue lutte, menée en France par des paysans et leurs soutiens pour éviter d’être expulsés par l’armée qui lorgnait sur leurs terrains.

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Violence, désobéissance et non-violence, comment s’opposer à l’ordre injuste

Voici, en éclairage à l’interview de l’avocat François Roux ci-dessus [« Crime d’obéissance servile »], un article paru dans le trimestriel Alterséchos (septembre 2011, n°26). L’auteur examine, à partir de la position du philosophe Henry David Thoreau, et jusqu’aux trajectoires de Gandhi, de Martin Luther King et de Nelson Mandela, quels sont les choix qui se posent à l’individu face à l’Etat, et comment on peut agir en toute responsabilité pour ne pas devenir l’agent d’un ordre injuste.

« L’oppresseur ne se rend pas compte du mal qu’implique l’oppression tant que l’opprimé l’accepte » : c’est ce qu’écrivait Henry David Thoreau (1817-1862) dans son livre La désobéissance civile (1849). Thoreau a été mis en prison pour avoir refusé de payer ses impôts, dans la mesure où il considérait que ceux-ci servaient à financer des actions profondément injustes que menaient alors les Etats-Unis : la politique esclavagiste et la guerre contre le Mexique.

En effet, pour le philosophe américain, l’homme ne saurait obéir à autre chose qu’à ce que lui a décidé de faire ou de ne pas faire, cela sous son entière et unique responsabilité. Et l’Etat, en tant que tel, est par nature profondément liberticide. Selon certains commentateurs, l’Etat de droit est, pour Thoreau, un oxymore – cette figure de style qui consiste à placer l’un après l’autre deux mots parfaitement contradictoires, à l’exemple du « merveilleux malheur » de Boris Cyrulnik ou de l’« obscure clarté » de Pierre Corneille).

Au-delà de cette rhétorique qui ne manque certainement pas d’intérêt, il apparaît que la question de la désobéissance civile se pose dans la situation de refus opposé à un ordre injuste, considéré hostile à la reconnaissance et au vécu des droits fondamentaux du citoyen et responsable d’un lien social dégradé et de l’injustice sociale.

Ce refus, qui ne devient concevable que dans la mesure où la capacité de s’opposer, en quelque situation, à l’ordre manifestement illégal ou illégitime, et en tous cas injuste, est le fruit de la pensée et d’une volonté construite. Il est de nature profondément politique, puisqu’il s’inscrit dans le cadre de l’organisation sociale et la vie de la cité. Ainsi que l’écrivait le grand philosophe allemand Habermas, « la désobéissance civile inclut des actes illégaux, généralement dus à leurs auteurs collectifs, définis à la fois par leur caractère public et symbolique, et par le fait des principes, actes qui comportent, en premier lieu, des moyens de protestations non violents, et qui appellent à la capacité de raisonner et au sens de la justice de peuple. » Dès lors, la caractéristique fondamentale de cette attitude de refus est la non-violence, puisque le « désobeisseur » décide en toute conscience de refuser d’exécuter l’ordre qui émane de l’autorité contestée, et met en œuvre sa décision en la portant à la connaissance de tous.

Conscience sociale et action dans la durée
La non-violence est un choix politique destiné à soutenir une action tendant à s’opposer à l’ordre établi, jugé injuste ou dictatorial, avec les moyens pacifiques, excluant toute atteinte aux biens et aux personnes. Ce choix suppose une conscience sociale et politique élevée et une détermination d’agir dans la durée. Il est évident que cela n’est pas toujours possible et requiert parfois des conditions extrêmement difficiles à réunir.

Que faire face à l’ordre injuste ? Certainement désobéir. Mais il est peu probable que l’autorité à laquelle on désobéit accepte une telle attitude. C’est l’intensité et la nature de la réaction de celui auquel il est désobéi qui dessine la non-violence ou la violence du désobéisseur. C’est en effet la violence symbolique – ou parfaitement consistante – manifestée par celui-là même qui est l’unique détenteur de la violence légitime destinée à la mise en œuvre consentie ou imposée de la loi – l’Etat –, qui maîtrise la partition, répartit les rôles et finalement décide de la violence ou de la non-violence du désobéisseur. Il apparaît que violence et non-violence ne sont pas dans une relation d’opposition ou d’antinomie mais de « continuité temporelle », toute la question étant de savoir comment s’opposer à l’ordre injuste. Quelle est l’attitude la plus efficace, la plus adéquate, pour faire entendre une voix par celui qui, généralement, dans un archaïsme immature et un autisme infantile, ne comprend que la sienne ?

Ainsi, dans la perspective retenue, la désobéissance à l’autorité est l’objectif poursuivi par la violence et la non-violence, qui en aucune façon ne s’opposent mais, au contraire, dessinent la démarche considérée la plus respectueuse de l’homme et de ce qui fonde la vie sociale, et/ou la plus efficiente pour parvenir à la contestation et au rejet de l’ordre fondé sur l’injustice sociale.

Droit à l’insurrection
Outre Thoreau, Il est indispensable d’évoquer Ghandi, Martin Luther King et Nelson Mandela, apôtres de la non-violence mais tous confrontés aux relations non contradictoires et sismiques à la fois de la non-violence et de la violence, car c’est à partir de l’acte de désobéissance que l’on peut appréhender le séisme annoncé. Thoreau a inspiré Ghandi le marcheur du sel, lequel a accompagné le pasteur américain qui a « fait un rêve », Madiba l’icône universelle (Mandela, Ndrl), d’autres encore, lesquels n’ont cessé de s’interroger sur les moyens – tous les moyens, parmi lesquels la non-violence – pour s’opposer à l’ordre manifestement injuste, qu’il soit colonial, raciste, dictatorial…

Au demeurant, il faut rappeler que le droit de résistance à l’oppression, conséquence immédiate de la désobéissance civile, est l’un des droits naturels fondamentaux reconnus par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, et que la constitution « montagnarde » de 1793, jamais appliquée, indiquait dans son dernier article : « Quand le gouvernement viole les droits fondamentaux du peuple, l’insurrection est, pour le peuple, ou pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs ». Il est intéressant de noter que le premier projet de constitution de 1946, rejeté par référendum, faisait référence à ce texte. Dommage…

Ainsi, désobéissance civile, résistance, violence et/ou non-violence… constituent la tragique et salvatrice réponse à l’ordre injuste, dont la caractéristique première est l’incapacité absolue et semble-t-il irrémédiable de comprendre le message – parfois le cri de douleur – du désobéisseur.

Moncef Benouniche, citoyen démocrate de nationalité française et algérienne
(le titre et les intertitres sont de la rédaction de La Lettre du Larzac)

Contre l’aéroport Notre-Dame-des-Landes, mais pacifiste que ça !

Pour continuer l’amorçage du blog, nous republions la réponse de certain.e.s « résistant.e.s à l’opération César », opération policière et répressive qui vise à expulser les personnes qui occupent la ZAD (Zone À Défendre) et s’opposent au projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, près de Nantes (France).

Ce texte – une réponse limpide à deux tribunes parues dans le quotidien Le Monde – est une indispensable lecture pour tou.te.s les militant.e.s écologistes féru.e.s de non-violence. Nous l’avons repris depuis le blog Écologie et émancipation. Il est lisible directement sur le site de la ZAD.

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Contre l’aéroport mais pacifiste que ça !

En réponse à deux tribunes parues dans le journal « Le Monde »

La version originale (le texte complet était jugé trop long pour le format du « Monde ») de la réponse à quelques tribunes publiées la semaine passée dans ce même journal (version parue dans « Le Monde » ici).
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La semaine dernière deux tribunes successives sont parues dans votre journal [« Notre-Dame-des-Landes : la démocratie en question » – 5 déc. 2012, par Catherine Conan, Geneviève Lebouteux, Sylvie Thébaud, Françoise Verchère, Pierre Giroire et Frank Meyer, et « Notre-Dame-des-Landes, un creuset pour les mouvements citoyens » – 6 déc. 2012, par Susan George, présidente d’honneur d’Attac et Aurélie Trouvé, coprésidente d’Attac]. Elles sont le fait de « présidentes », « porte-paroles », élu.e.s d’organisations et partis politiques. Elles portent un point de vue qui paraît englober tout le mouvement d’opposition à l’aéroport de Notre Dame des Landes. Elles ont en commun d’affirmer que le mouvement a toujours été non-violent, que l’hostilité face à la police était le fait d’infiltrés policiers, que la manifestation du 17 novembre était pacifique… [Quelques citations parmi d’autres : « Les opposants dans leur diversité ont multiplié les formes de contestation mais sont toujours restés intransigeants sur le fait que la lutte contre ce projet doit être non-violente », « (…) toutes les ruses de la répression ont été mises en œuvre : (…) La manipulation en infiltrant des éléments provocateurs pour pousser à l’affrontement avec les forces de l’ordre ou à l’agressivité envers les journalistes », « Le pari de la non-violence et de la démocratie. Notre détermination reste aussi intacte que notre volonté de lutter pacifiquement contre ce projet ruineux pour les finances locales, destructeur de l’environnement et de la vie des gens qui habitent sur ce territoire et y travaillent. »] Quand on retrouve en quelques paragraphes, les termes « non-violents » et « pacifique » martelés à ce point, on peut se dire que l’on a affaire à une opération de recadrage idéologique et en l’occurrence de réécriture de notre histoire commune.

Pour nous qui partageons cette lutte, cette réécriture de l’histoire est pour le coup violente. Nous ne pouvons laisser quelques tribuns et porte-paroles auto-proclamés rayer d’un coup de plume ce que nous avons vécu ces dernières années. La complexité de notre réalité, faite de longs débats et de contradictions, de pratiques multiples mais aussi de liens qui se tissent, s’est encore intensifiée depuis le 16 octobre et le début de la vague d’expulsion, appelée « opération César ». Nous savons que l’écriture de l’Histoire est généralement le privilège des dominants. Qu’ils soient premier ministre ou président d’honneur d’une association citoyenne, ceux-ci semblent toujours estimer que, quand bien même on viendrait piétiner nos maisons et nos cultures, il nous faudrait rester calmes et polis. Mais l’Histoire ne s’écrit pas seulement sous les projecteurs médiatiques et dans les cénacles politiques. Nous ne renoncerons pas à ce qu’elle nous appartienne aussi.

On peut se demander si la « non-violence » invoquée par certain.e.s inclue aussi les barricades en feu et les projectiles lancés sur la police pour ralentir son avancée, les sabotages d’engins de chantier, et les marques laissées sur les permanences et bureaux de ceux qui nous attaquent. Ce « pacifisme » parachuté serait alors sans doute comparable à celui attribué en Occident aux « révolutions arabes » tandis que les rues du Caire ou de Tunis s’embrasaient.

En attendant, il faut un sacré toupet, après un mois et demi d’expulsion et de résistance acharnée dont les images ont été montrées en boucle sur toutes les télés et journaux, pour claironner à tout va sur le « pari de la non-violence ». Si nous ne nous étions pas défendu.e.s, de toutes ces manières-là aussi, il n’y aurait probablement plus grand monde pour parler de la ZAD aujourd’hui, moins encore pour y vivre. Mais cette réalité là semble à ce point déranger les habituels détenteurs de la bonne morale militante, tellement pressé.e.s de se positionner, qu’ils et elles ne comprennent même pas qu’il est peut-être encore un peu tôt pour gommer les coups échangés.

Nous avons lancé, il y a plus d’un an, l’appel à une grande manifestation de réoccupation en cas d’expulsion et avons participé à son organisation jusqu’au bout, par le biais d’une assemblée ouverte réunissant jusqu’à 200 personnes. Nous pouvons affirmer ici qu’il ne s’est jamais agi de mettre en avant un défilé « pacifique », mais bel et bien une action directe d’occupation en masse. Son objectif n’était certes pas l’affrontement et nous avions décidé dans ce contexte de porter une attention particulière à ce que celles et ceux qui ne le souhaitaient pas puissent l’éviter. Pour autant nous nous étions préparé.e.s en amont aux possibilités de barrages et à la nécessité d’auto-défense des manifestant.e.s en cas d’agression policière. Si certain.e.s peuvent dire a posteriori que cette action collective a été « pacifique » c’est bien parce que les forces de l’ordre ont choisi de s’effacer ce jour-là face à la force du mouvement.

Quelques jours plus tard, quand les troupes sont revenues pour expulser, détruire et blesser – des centaines de personnes de tous horizons ont éprouvé côte à côte cette capacité d’auto-défense, avec des chants, des sittings mais aussi des cailloux et des bouteilles incendiaires. Tou.te.s celles et ceux qui ont partagé ces journées savent bien que cette diversité de réponse n’a pas été tant source de scissions et de séparations, mais bien plutôt de rencontres et de solidarités mutuelles. L’avenir de cette lutte s’est écrit pendant ces moments-là, et pas depuis un bureau.

Pour notre part, il ne nous viendrait pas à l’esprit d’affirmer, que « le mouvement pratique toutes les variétés de résistance, toujours violentes » [Dans sa tribune, Susan George affirme : « Aujourd’hui comme hier, les opposants pratiquent toutes les variétés de résistance, toujours non-violente. »]. La réalité du mouvement c’est une multitude de personnes qui font de la logistique, des repas, de la communication, des collages, des dossiers juridiques, des lance-pierres, des pansements, des chansons, qui construisent des maisons, cultivent, se couchent sur les routes ou y courent masqués… Beaucoup d’entre nous partagent ces différentes manières de se rapporter au mouvement suivant les heures, les jours, les montées de colère, de joie ou les réflexions tactiques… Ce que nous vivons sur le terrain, ce n’est pas une nécessité de s’affirmer comme violent ou non-violent, mais une volonté de dépasser ces catégories idéologiques et séparations neutralisantes. Nous sommes un peu trop complexes pour rentrer dans les caricatures du pouvoir : « ultras », « gentil écolos », « opposants historiques », « jeunes zadistes »… Fort heureusement et malgré les tentatives désespérées d’Auxiette [Jacques Auxiette, président PS de la région Pays de Loire, qui sur France Inter avait demandé au Préfet « de passer au Kärcher la frange la plus radicale des opposantes de Notre Dame des Landes »] ou de Lavernée [Christian de Lavernée, préfet de la région Pays de Loire, artisan de l’opération César qui a dénoncé à de nombreuses reprises « la violence d’une minorité autonome, venue d’ailleurs » et marqué la différence qu’il faisait entre « entre les opposants violents et les personnes et associations qui font connaître leur opinion dans un cadre légal »], les divisions posées en ces termes n’ont plus eu tellement de prises sur les dynamiques de ces dernières semaines. Quand des paysans mettent en jeu leurs tracteurs et les enchaînent auprès des barricades, quand des trous sont creusés dans les routes, quand la police est prise en embuscade, il s’agit de se donner les moyens adéquats pour répondre à la situation. Ce que nous voulons mettre en avant, maintenant, ce ne sont pas des mots magiques brandis en totems comme autant de brides sur nos potentialités collectives, mais une détermination commune à ce que cet aéroport ne se fasse pas.

Quant aux profiteurs et aménageurs, nous ne nous faisons pas d’illusion sur le fait qu’ils continuent d’imposer leurs projets par la force. À nous de faire en sorte que les concrétiser finisse par leur nuire plus que de les abandonner.

Des résistant.e.s à l’opération César
Publié le 13 décembre 2012 sur le site de la ZAD

Et repris sur le site Jura Libertaire le 15 décembre

P. Gelderloos – Comment la non-violence protège l’État – Chapitre 2 (traduction française)

Pour inaugurer ce blog, nous publions une traduction inédite (réalisée par « Violence ? Parfois oui… ») de l’introduction et des chapitres 1 et 2 du livre de l’activiste et anarchiste américain Peter Gelderloos « How non-violence protects the state » (« Comment la non-violence protège l’État »), paru en 2007 aux éditions AK Press.

Télécharger le livre complet en anglais (fichier PDF)

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CHAPITRE 2 : LA NON-VIOLENCE EST RACISTE

Je ne cherche pas à faire assaut d’insultes, et ce n’est qu’après mûre réflexion que j’utilise l’épithète « raciste ». Dans le contexte contemporain, la non-violence est en soi une posture de privilégiés. Outre que le pacifiste lambda est assez clairement un Blanc de la classe moyenne, le pacifisme comme idéologie émane d’un contexte privilégié. Il ignore que la violence est déjà là ; que la violence est inévitable, car elle fait structurellement partie intégrante de la hiérarchie sociale actuelle ; et que ce sont les personnes de couleur qui sont les plus touchées par cette violence. Le pacifisme présuppose que les Blancs qui ont grandi dans des banlieues pavillonnaires, et en obtenant satisfaction de tous leurs besoins de base, peuvent conseiller aux personnes opprimées, dont un grand nombre sont des personnes de couleur, de subir patiemment une violence indiciblement plus grande que celle qu’ils ont connue eux-mêmes, jusqu’au jour où le Grand Père Blanc (2) se laissera émouvoir par les exigences du mouvement, à moins que ce ne soit celui où les non-violents parviendront à la légendaire « masse critique ».

Les personnes de couleur vivant dans les colonies intérieures des États-Unis sont dans l’impossibilité de se défendre elles-mêmes contre les brutalités policières ou d’exproprier les moyens nécessaires à leur survie pour se libérer de la servitude économique. Elles doivent attendre qu’un nombre suffisant de personnes de couleur ayant atteint une meilleure situation économique (les « esclaves domestiques » selon l’analyse de Malcolm X (3)) et de Blancs sensibilisés se rassemblent pour se tenir les mains et chanter des chansons. Alors, croient les pacifistes, le changement se produira certainement. En Amérique latine, les gens doivent souffrir patiemment, en vrais martyrs, pendant qu’aux États-Unis les activistes blancs « témoignent » et écrivent au Congrès. Les Irakiens ne doivent pas contre-attaquer. Ce n’est qu’à la condition de ne pas s’armer que leurs morts seront prises en compte et pleurées par les activistes blancs non-violents qui, un de ces jours, protesteront lors d’une manifestation assez nombreuse pour mettre fin à la guerre. Les Amérindiens doivent seulement attendre un peu plus longtemps (disons à nouveau 500 ans) à l’ombre du génocide, confinés dans des réserves pendant qu’ils disparaissent à petit feu, jusqu’à ce que – eh bien, ils ne sont une priorité pour le moment, donc peut-être devraient-ils organiser une manifestation ou deux pour attirer l’attention et la sympathie des puissants. Ou peut-être pourraient-ils se mettre en grève, s’engager dans un mouvement de non-coopération à la Gandhi ? Ah oui mais attendez… la majorité d’entre eux sont déjà au chômage, exclus de toute coopération et du fonctionnement du système dans son entier.

La non-violence affirme que les Amérindiens auraient pu repousser Christophe Colomb, George Washington et tous les autres bouchers génocidaires en faisant des sit-in ; que Crazy Horse, en recourant à la résistance violente, devint lui-même partie intégrante du cycle de la violence, et fut « aussi mauvais » que le général Custer. La non-violence affirme que les Africains auraient pu interrompre le trafic d’esclaves par des grèves de la faim et des pétitions, et que ceux qui se mutinèrent étaient aussi mauvais que ceux qui les avaient mis dans les fers ; que la mutinerie, une forme de violence, amena plus de violence, et donc que la résistance fut la cause d’un redoublement de l’esclavage. La non-violence refuse de reconnaître qu’elle ne peut marcher que pour les privilégiés, dont le statut d’agents et bénéficiaires d’une hiérarchie violente est précisément protégé par la violence.

Les pacifistes doivent bien savoir, au moins inconsciemment, que la non-violence est une posture incroyablement privilégiée ; la race intervient donc souvent dans leurs raisonnements qui excluent les activistes de couleur et les utilisent de façon sélective comme porte-voix de la non-violence. Gandhi et Martin Luther King Jr sont transformés en représentants de tous les peuples de couleur. Ce fut aussi le cas de Nelson Mandela, jusqu’à ce que les pacifistes réalisent que Mandela avait fait un usage sélectif de la non-violence, et qu’il avait été impliqué dans des actions de libération telles que des attentats à la bombe et la préparation de soulèvements armés. Même Gandhi et Luther King s’accordaient à estimer nécessaire de soutenir les mouvements de libération armés (en citant respectivement les luttes menées en Palestine et au Vietnam) là où aucune alternative non-violente n’existait, ce qui revenait clairement à faire primer les objectifs sur le choix de telle ou telle tactique. Mais la plupart des pacifistes blancs d’aujourd’hui effacent ce pan de l’histoire et re-créer la non-violence en accord avec leur niveau de confort, tout en se drapant de la légitimité de Martin Luther King Jr et de Gandhi. On peut ainsi avoir le sentiment que, si Martin Luther King Jr s’avisait de se rendre à l’une de ces vigies pacifistes déguisé de façon à être méconnaissable, on ne lui laisserait pas prendre la parole. Comme il l’a lui-même pointé :

« Hormis ceux qui sont intolérants ou qui nous agressent violemment, une maladie semble sévir même parmi ces Blancs qui aiment à se voir comme « éclairés ». Je voudrait parler tous spécialement de ceux qui nous conseillent « Attendez ! » et de ceux qui disent qu’ils sympathisent avec nos objectifs mais ne peuvent en aucun cas tolérer les méthodes d’action directe que nous utilisons pour les atteindre. Je m’étonne de ces hommes qui osent penser qu’ils ont un quelconque droit paternaliste à définir le calendrier de la libération d’un autre homme.

Au cours des dernières années, je dois dire que j’ai été profondément déçu par ces Blancs « modérés ». Souvent j’ai tendance à penser qu’ils sont un obstacle plus grand au progrès de la cause noire qu’un membre du White Citizens’ Council (Conseil des Citoyens Blancs) ou du Ku Klux Klan. »

Et il nous faut ajouter que les Blancs privilégiés ont contribué à l’accession d’activistes comme Gandhi et Luther King à des positions dirigeantes à un niveau national. Pour les activistes blancs et, ce n’est pas une coïncidence, également pour la classe dirigeante partisane de la suprématie blanche, la Marche sur Washington de 1963, qui fut l’âge d’or du mouvement pour les droits civiques, est associée avant tout avec le discours « I have a dream » de Martin Luther King Jr. La vision de Malcolm X, à peu près absente de la conscience blanche, est au moins aussi influente que celle de Luther King auprès des Noirs, telle qu’il l’exposa dans son discours critiquant les organisateurs de la marche :

« C’était le peuple qui était dans la rue. L’homme blanc en crevait de peur, l’appareil du pouvoir à Washington DC en crevait de peur ; j’y étais. Quand ils ont compris que ce tsunami noir s’apprêtait à déferler sur la capitale, ils ont appelé… ces Nègres qui sont les dirigeants nationaux que vous respectez et leur ont dit : « Annulez cette marche ». Kennedy leur a dit : « Les gars, vous êtes en train de laisser les choses aller trop loin. » Et l’Oncle Tom a répondu : « Patron, je ne peux pas stopper le mouvement, parce que ce n’est pas moi qui l’ai lancé. » C’est exactement ça qu’ils ont dit. Ils ont dit : « Je ne suis même pas dedans, et encore moins à sa tête. » Ils ont dit : « Ces Nègres font des choses de leur propre initiative. Nous sommes dépassés. » Et ce vieux renard rusé leur a dit : « Si vous n’êtes pas dans le mouvement, je vais vous y faire entrer. Je vais vous mettre à sa tête. Je vais l’assumer. Je vais m’en réjouir… »

C’est ce qu’ils ont fait lors de la Marche sur Washington. Ils s’y sont joints… en sont devenus une fraction, et l’ont récupérée. Et quand ils l’ont récupérée, elle a perdu sa force. Elle a cessé d’être en colère, elle a cessé d’être brûlante, elle a cessé d’être intransigeante. En fait, elle a même cessé d’être une marche. C’est devenu un pique-nique, un cirque. Rien d’autre qu’un cirque, avec des clowns et tout ça…

Non, c’était une trahison. C’était un putsch… Ils ont étroitement contrôlé la marche, ils ont dit à ces Nègres à quel moment entrer dans la ville, où s’arrêter, quelles pancartes porter, quelle chanson chanter, quels discours ils pouvaient faire, et quels discours ils ne pouvaient pas faire, et ensuite ils leur ont dit de quitter la ville avant que le soleil soit couché. »

Au final, la marche eut pour résultat d’avoir dépensé une quantité significative des ressources du mouvement, à un moment critique, pour un événement qui joua finalement le rôle de pacificateur. Selon les propres mots de Bayard Rustin, l’un des organisateurs en chef de la marche, « Vous commencez à organiser une marche de masse en faisant une supposition assez moche. Vous présupposez que les gens qui vont venir ont l’âge mental d’un enfant de trois ans. » Les manifestants reçurent des pancartes prêtes à l’emploi affichant des slogans approuvés par le gouvernement ; les discours de plusieurs dirigeants contestataires, parmi lesquels John Lewis, le président du SNCC (Student Nonviolent Coordinating Committee), furent expurgés des menaces de lutte armée et des critiques contre le projet de loi du gouvernement sur les droits civiques ; et, exactement comme Malcolm X le décrit, à la fin, on demanda à l’immense foule de se disperser aussi vite que possible.

Bien que l’histoire conventionnelle lui accorde relativement peu d’attention, Malcolm X eut énormément d’influence sur le mouvement de libération noir et fut reconnu comme tel par le mouvement lui-même et par les forces gouvernementales chargées de détruire le mouvement. Dans une note interne, le FBI traite de la nécessité d’empêcher l’émergence d’un messie noir dans le cadre de son Programme de Contre-Espionnage (Counter Intelligence Program). Selon le FBI, c’est Malcolm X « qui aurait pu devenir un tel messie ; aujourd’hui, il est le martyr du mouvement. » Le fait que Malcolm X soit ainsi pointé par le FBI comme une menace majeure pose la question de la possible implication de l’État dans son assassinat. Il est certain que d’autres activistes noirs non pacifistes furent la cible de tentatives d’élimination, y compris d’assassinat. Pendant ce temps, on laissa Martin Luther King Jr acquérir célébrité et influence, jusqu’à ce qu’il se radicalise, se mette à parler d’une révolution anticapitaliste et à plaider pour la solidarité avec la lutte armée des Vietnamiens.

Dans les faits, les activistes pacifistes blancs, plus particulièrement ceux intéressés à minimiser le rôle de la lutte armée, aident l’État à assassiner Malcolm X (et des révolutionnaires de même stature). Ils font la part la plus propre du boulot, en faisant disparaître son souvenir et en l’effaçant de l’histoire. Et en dépit de leurs protestations de dévotion complètement disproportionnées envers Martin Luther King Jr (après tout, il y eut bien quelques autres personnes qui prirent part au mouvement pour les droits civiques), ils aident de la même façon à l’assassiner, bien qu’en ayant recours en l’occurrence à une méthode plus orwellienne (assassiner, reformuler et coopter). Darren Parker, un activiste noir et conseiller auprès de groupes de base (« grassroots ») dont les critiques m’ont aidé à comprendre la non-violence, écrit :

« Le nombre de fois où des gens citent Luther King est l’une des choses qui excèdent le plus les Noirs, parce qu’ils savent à quel point sa vie était tout entière consacrée à la lutte anti-raciste… et lorsque vous lisez réellement King, vous vous demandez pourquoi les passages qui critiquent les Blancs, qui constituent pourtant la majorité de ce qu’il a dit et écrit, ne sont jamais cités. »

Ainsi, la critique du racisme élaborée par King, plus dérangeante (pour les Blancs), est passée sous silence, tandis que ses formules téléphonées appelant à un activisme non-violent et sympathique sont ressassées jusqu’à la nausée, ce qui permet aux pacifistes blancs de tirer profit d’une ressource culturelle faisant autorité pour raffermir leur activisme non-violent, et de s’associer à une grande figure noire consensuelle pour empêcher qu’on décèle le racisme inhérent à leur position.

La révision de l’histoire à laquelle se livrent les pacifistes pour supprimer les exemples de luttes armées contre la suprématie blanche ne peut pas être séparée d’un racisme inhérent à la posture pacifiste. Il est impossible de prétendre soutenir, et encore moins être solidaire avec, les peuples de couleur dans leurs combats alors qu’on ignore activement des groupes inévitablement importants comme le Black Panther Party, l’American Indian Movement, les Brown Berets et le Vietcong, au profit d’une image lissée de la lutte anti-raciste, qui n’accorde de visibilité qu’aux seules fractions qui ne contredisent pas la vision confortable de la révolution que les radicaux blancs privilégient en majorité. Les protestations de soutien et de solidarité sont encore plus prétentieuses lorsque les pacifistes blancs édictent les règles que doivent observer les tactiques acceptables et les imposent à tout le mouvement, dans un total déni de l’importance des origines raciales et sociales, et d’autres facteurs conjoncturels.

Il ne s’agit évidemment pas de prétendre que, pour être véritablement anti-racistes, les activistes blancs devraient suspendre leur sens critique et soutenir indistinctement n’importe quel groupe de résistance noir, asiatique, latino ou amérindien qui apparaîtrait. Néanmoins, il y a un certain universalisme eurocentré dans l’idée que nous sommes tous engagés dans la même lutte homogène et que les Blancs, qui sont au cœur de l’Empire, sont en situation d’indiquer aux personnes de couleur et aux populations des (néo)colonies la meilleur façon de résister. Les gens les plus affectés par un système d’oppression devraient être à l’avant-garde de la lutte contre cette oppression-là, et pourtant le pacifisme produit encore et toujours des organisations et des mouvements de Blancs qui éclairent le chemin et fraient la voie pour sauver les peuples basanés, parce que l’impératif de la non-violence supplante le respect basique qui consiste à faire confiance aux gens pour se libérer eux-mêmes. À chaque fois que des pacifistes blancs se préoccupent d’une cause qui concerne des personnes de couleur, et que les résistants parmi celles-ci ne se conforment pas à la définition de la non-violence au goût du jour, les activistes blancs se présentent en professeurs et en guides, ce qui crée une dynamique remarquablement coloniale. Bien évidemment, ceci découle largement de la « blanchitude » (par opposition au concept de négritude, il s’agit d’une vision du monde socialement construite et inculquée de façon diffuse à toutes les personnes que la société identifie comme « blanches »), et les activistes blancs de la lutte armée peuvent tomber et tombent effectivement dans des travers comparables lorsqu’ils manquent de respect envers des alliés de couleur, en leur imposant la méthode de lutte appropriée et conforme à l’orthodoxie.

Le Weather Underground et d’autres groupes blancs des années 1960 recourrant à la lutte armée ont eut une façon pitoyable de manifester leur solidarité au mouvement de libération noir, en affirmant haut et fort leur soutien tout en refusant une quelconque aide matérielle, en partie parce qu’ils se voyaient eux-mêmes comme une avant-garde et considéraient les groupes noirs comme des concurrents sur le plan idéologique. D’autres organisations blanches, comme le Liberation Support Movement, utilisèrent leur soutien pour exercer un contrôle sur les mouvements anti-coloniaux de libération avec lesquels ils affirmaient agir en solidarité, à peu près comme l’aurait fait une agence gouvernementale.

Il est intéressant de noter que, même parmi les activistes blancs qui recourent à la lutte armée, le racisme encourage la passivité. L’un des problèmes avec le Weather Underground, c’est qu’ils affirmaient combattre au côté des Noirs et des Vietnamiens, mais ce n’était rien de plus qu’une posture – ils menèrent des attentats à la bombe inoffensifs et symboliques, et dédaignèrent les actions susceptibles de mettre leurs propres vies en danger. Aujourd’hui, leurs vétérans ne sont ni morts ni emprisonnés (à l’exception de trois d’entre eux décédés accidentellement pendant la fabrication de bombes et de ceux qui quittèrent le Weather Underground pour rejoindre les membres de la Black Liberation Army) ; ils mènent une vie confortable, exerçant des professions libérales ou occupant un poste universitaire. De nos jours, les anarchistes blancs d’Amérique du Nord qui recourrent à la violence montrent des tendances comparables. Ils sont nombreux, parmi ceux qu’on entend le plus, ceux qui dédaignent les luttes d’émancipation actuelles, les dénonçant parce qu’elles « ne sont pas anarchistes », au lieu de soutenir leurs éléments les plus anti-autoritaires. Le résultat, c’est que ces anarchistes purs et durs (quoique avachis dans leur fauteuil) ne trouvent pas une seule résistance réellement existante (et dangereuse) qui puisse mériter leur soutien, ce qui leur permet de s’en tenir à des postures militantes et à la seule violence des pinaillages idéologiques.

Un système partisan de la suprématie blanche sanctionne la résistance des personnes de couleur plus durement que celle des Blancs. Même des activistes blancs qui nous ont fait prendre conscience de la dynamique du racisme éprouvent une réelle difficulté à renoncer à ce privilège, celui d’une sécurité socialement garantie. Corrélativement, ceux qui contestent directement et à main armée la suprématie blanche nous paraîtront menaçants. Mumia Abu-Jamal écrit :

« Les honneurs et les bouquets de la lutte des Noirs de la fin du XXe siècle ont été décernées aux vétérans du combat pour les droits civiques personnifiés par le révérend Martin Luther King Jr, promu au rang de martyr. Élevé par les élites blanches et noires jusqu’aux sphères de la reconnaissance sociale, le message de patience chrétienne du Dr King et sa doctrine du « tendre l’autre joue » ont apaisé la psyché blanche. Aux yeux des Américains élevés pour le confort, le Dr King était, avant tout, sans danger.

Le Black Panther Party était l’antithèse du Dr King.

Le parti n’était pas un groupe de défense des droits civiques… au contraire il exerçait le droit humain à l’auto-défense… Le Black Panther Party a inspiré divers sentiments aux Américains (blancs), mais certainement pas celui d’être en sécurité. »

Les pacifistes blancs (et même les bourgeois pacifistes noirs) ont peur de l’abolition totale du système suprématiste et capitaliste. C’est précisément parce que la non-violence est inefficace qu’ils la prêchent aux gens qui sont tout en bas de la hiérarchie raciale et économique ; parce que toute révolution qu’engageraient « ces gens-là », pourvu qu’elle demeure non-violente, restera incapable de détrôner entièrement les Blancs et les riches de leurs positions privilégiées. Même les branches de la non-violence qui cherchent à abolir l’État s’efforce d’y parvenir en le transformant (et en convertissant ceux qui détiennent le pouvoir) ; par conséquent, la non-violence exige que les activistes essaient d’influencer l’appareil du pouvoir, ce qui requiert qu’ils l’approchent ; et les privilégiés, en meilleure position pour y avoir accès, garderont donc le contrôle de n’importe quel mouvement, par leur statut de gardiens et intermédiaires qui permettent aux masses de « dire la vérité au pouvoir ».

En novembre 2003, les activistes de School of Americas Watch (SOAW, Surveillance de l’École des Amériques) organisèrent une discussion sur le thème de l’oppression pendant leur vigie pacifiste annuelle à l’extérieur de la base militaire de Fort Benning (qui héberge l’École des Amériques, une école d’entraînement militaire éminemment liée aux violations des droits humaines perpétrées en Amérique latine). Les organisateurs de la discussion eurent toutes les peines du monde à amener les participants blancs de la classe moyenne (qui constituaient de loin la majorité des participants à cette vigie explicitement non-violente) à se concentrer sur les dynamiques oppressives (telles que le racisme, les relations de classes sociales, le sexisme et la transphobie) à l’intérieur même de l’organisation et entre les activistes associés aux efforts anti-militaristes de SOAW. À la place, les personnes présentes lors de la discussion, en particulier les plus âgées, blanches et se revendiquant non-violentes, ne cessèrent d’en revenir aux formes d’oppression pratiquées par des forces externes – la police surveillant la vigie ou l’armée tenant les gens sous son joug en Amérique latine. Tourner la critique vers soi-même (et s’améliorer soi-même) apparaissait clairement comme une option indésirable ; il était préférable de se focaliser sur les fautes d’un « autre » violent, en insistant sur son propre statut de victime des forces de l’appareil d’État (et donc sur sa propre supériorité morale). Plusieurs personnes de couleur qui militaient de longue date réussirent finalement à attirer l’attention sur les nombreuses formes de racisme qui s’exerçaient à l’intérieur même du microcosme opposé à l’École des Amériques, et qui l’empêchait de s’attirer plus de soutien de la part des populations non privilégiées. La principale critique de ces militants de couleur à l’endroit du racisme qu’ils constataient était je crois celle qu’ils adressèrent à la pratique du pacifisme en vigueur dans l’organisation. Ils s’exprimèrent à l’encontre de la conception confortable et privilégiée de l’activisme des pacifistes blancs, et raillèrent l’attitude festive, distrayante et décontractée de la protestation, ainsi que ses prétentions à être révolutionnaire, et même à être une protestation.

Une femme noire avait été particulièrement excédée par un épisode auquel elle avait été confrontée en prenant un car pour venir à la vigie de Fort Benning avec d’autres activistes anti-SOA. Au cours d’une conversation avec un autre activiste, elle déclara qu’elle ne soutenait pas la pratique de la non-violence. Cet activiste lui répondit alors qu’elle « s’était trompée de car » et n’avais pas sa place dans cette manifestation. Lorsque je relatai sur une liste de discussion électronique d’anciens prisonniers affiliés à SOAW (qui, après avoir purgé de façon volontaire une peine de prison de six mois au maximum, s’étaient auto-décerné le titre honorifique de « prisonnier de conscience ») cette histoire ainsi que les autres critiques formulées par des personnes de couleur pendant la discussion, une activiste pacifiste blanche me répondit qu’elle était surprise qu’une femme noire soit idéologiquement opposée à la non-violence, en dépit de Martin Luther King Jr et de l’héritage du mouvement pour les droits civiques. Si on laisse de côté leur usage fréquent et manipulatoire de personnes de couleur en tant que figures de proue et porte-parole de service, les pacifistes se conforment à un cadre tactique et théorique formulé presque exclusivement par des théoriciens blancs. Tandis que les activistes révolutionnaires ont bien du mal à trouver des théoriciens blancs ayant quelque chose de pertinent à dire en ce qui concerne les méthodes de la lutte armée, les professeurs ès-pacifisme sont en premier lieu des Blancs (par exemple : David Dellinger, les Berrigan, George Lakey, Gene Sharp, Dorothy Day et AJ Muste). Un article adhérant à la non-violence, et publié, de façon fort appropriée, dans le journal The Nation, arbore le nom de Gandhi comme une bannière, mais cite principalement des activistes et des universitaires blancs afin d’élaborer une stratégie plus précise. Un autre article sur la non-violence, qu’un activiste pacifiste anti-SOA recommandait à des activistes non-pacifistes qui doutaient de la profondeur stratégique de la non-violence, repose uniquement sur des sources blanches. Un livre fort populaire parmi les pacifistes américains déclare que « l’Amérique a été plus souvent été le professeur de l’idéal non-violent que son élève ».

Les pacifistes seraient bien avisés de prêter attention à la couleur de la violence. Lorsqu’on parle d’émeutes, de quels émeutiers parle-t-on ? Des activistes blancs qui se livrent à des destructions de propriété en tant que forme de désobéissance civile peuvent certes tirer quelque peu à eux la couverture protectrice de la non-violence, mais ne la perdent généralement pas. Des personnes de couleur impliquées dans une destruction de propriété pour des motifs politiques, à moins que ce soit strictement dans le cadre d’une protestation organisée par des activistes blancs, se voient bannis dans le royaume de la violence, déconsidérés comme activistes, et présentés comme dépourvus de conscience politique. Le racisme du système judiciaire, cet élément important et violent de notre société auquel les pacifistes choisissent pourtant rarement de s’opposer en priorité, a profondément influencé la psyché américaine. La violence et la criminalité sont presque des concepts interchangeables (regardez plutôt l’aise avec laquelle les pacifistes utilisent la terminologie de la moralité étatique – par exemple « la justice » – comme si elle était la leur propre), et l’un des principaux objectifs de ces deux concepts est de jeter l’opprobre. Exactement de la même façon que les criminels méritent la répression et la punition, les gens qui recourent à la violence méritent les inévitables conséquences violentes sur leur karma ; ceci est consubstantiel au principe de non-violence. Les pacifistes pourront certes nier croire que qui que ce soit mériterait de subir de la violence ; pourtant, ils utilisent souvent l’argument classique que les révolutionnaires ne devraient pas recourir à la violence, parce qu’alors cela sera utilisé par l’État pour « justifier » une répression violente. Eh bien, auprès de qui cette répression violente est-elle justifiée, et pourquoi ceux qui clament être opposés à la violence ne s’efforcent-ils pas de ruiner cette justification ? Pourquoi les activistes non-violents cherchent-ils à changer la moralité de la société dans sa façon de voir l’oppression ou la guerre, mais acceptent-ils la moralité de la répression comme si elle était naturelle et intouchable ?

Il est fréquent que cette conception selon laquelle la lutte armée a d’inévitables conséquences répressives dépasse la simple hypocrisie pour tourner carrément à la mise en accusation des victimes et à l’approbation de la violence répressive. On conseille aux personnes de couleur opprimées quotidiennement par la violence policière et structurelle de ne pas répondre par la violence, parce que cela justifierait la violence étatique déjà mobilisée contre eux. Dans les années 1960 et 70, l’accusation des victimes fut un élément clé du discours et même de la stratégie pacifistes, quand des activistes blancs contribuèrent à justifier les actions de l’État et à neutraliser ce qui aurait pu se transformer en violences anti-gouvernementales en réaction à la répression violente perpétrée par l’État contre les mouvements de libération noirs et autres, comme l’assassinat par la police de Fred Hampton et Mark Clark, dirigeants du Black Panther Party. Au lieu de soutenir et d’aider les Black Panthers, les pacifistes blancs trouvèrent plus tendance de déclarer que ceux-ci avaient « provoqué la violence » et « s’étaient eux-mêmes attirés cela ».

Plus récemment, lors de la Conférence anarchiste que j’ai mentionnée précédemment, j’ai défendu l’idée que le mouvement anti-guerre américain méritait de partager la responsabilité de la mort de trois millions de Vietnamiens, pour avoir été aussi accommodant avec le pouvoir d’État. Un pacifiste, anarchiste et membre des Christian Peacemakers répondit à mon accusation en affirmant que la responsabilité en incombait (je m’attendais à ce qu’il dise « uniquement à l’armée américaine », mais non !) à Ho Chi Minh et aux dirigeants Vietnamiens, pour avoir pratiqué la lutte armée. (Soit ce pacifiste pense que les Vietnamiens de base étaient incapables de faire par eux-mêmes le pas, hautement populaire, vers la résistance violente, soit il les accuse également.) On peut avoir l’impression que, si plus de Gitans, de Juifs, d’homosexuels et autres avaient résisté par la violence à l’Holocauste, les pacifistes trouveraient tout aussi commode d’attribuer ce petit phénomène au fait que l’opposition n’était pas exclusivement pacifiste.

En prêchant la non-violence, et en abandonnant à la répression étatique ceux qui ne les écoutent pas obligeamment, les activistes blancs qui pensent se préoccuper du racisme mettent en réalité en place une relation paternaliste et accomplissent l’utile tâche qui consiste à pacifier les opprimés. La pacification des personnes de couleur par la non-violence recoupe la volonté de désarmer les opprimés qui est celle des structures de pouvoir de la suprématie blanche. Les dirigeants acclamés du mouvement pour les droits civiques, y compris Luther King, ont contribué à la stratégie « des balles et des bulletins » menée par le gouvernement, en isolant et en détruisant les activistes noirs de la lutte armée et en manipulant les autres pour qu’ils soutiennent un programme édulcoré et pro-gouvernemental, centré sur l’inscription sur les listes électorales. En fait, la NAACP et le Southern Christian Leadership Council (SCLC) furent payés pour leurs services par le gouvernement. (Et le Student Non-violent Coordinating Committee (SNCC) dépendait largement des dons de riches bienfaiteurs libéraux, qui lui retirèrent leur soutien lorsqu’il adopta un positionnement plus favorable à la violence, ce qui contribua à son effondrement.)

Un siècle plus tôt, l’une des principales activités du Ku Klux Klan dans les années qui suivirent la Guerre de Sécession fut de désarmer toute la population noire du Sud, volant dès qu’ils le pouvaient les armes des Noirs tout juste « libérés », souvent avec l’aide de la police. En réalité, le Klan agit souvent en tant que force paramilitaire de l’État en période de troubles sociaux, et tant le Klan que les actuelles forces de police des États-Unis plongent leurs racines dans les « slave patrols » (4) d’avant la guerre de Sécession, qui utilisaient régulièrement la terreur pour exercer leur contrôle sur les Noirs, dans ce que l’on pourrait appeler la première politique de profilage racial. À présent que la sécurité de la hiérarchie raciale est assurée, le Ku Klux Klan s’est effacé à l’arrière-plan, la police a confisqué ses armes, et les pacifistes qui se croient les alliés des Noirs leur enjoignent de ne pas se ré-armer, et ostracisent ceux qui le font.

Une génération après l’échec du mouvement pour les droits civiques, la résistance noire a donné naissance au hip-hop, acheté et arraisonné au capital par des forces culturelles dominantes comme l’industrie du disque, les fabricants de vêtements et les médias lucratifs (autrement dit, des entreprises possédées par des Blancs). Ces forces culturelles capitalistes, protégées par le désarmement des Noirs et enrichies par la transformation de leur esclavage, se font pacifistes et dénoncent la prégnance de paroles de chansons qui parlent de tirer sur les flics (pour leur répliquer). Les artistes hip-hop liés aux principaux labels discographiques renoncent largement à la glorification de la violence anti-étatique et la remplace par une violence encore accrue contre les femmes, ce qui est plus tendance. Poussant les Noirs à ne pas s’armer et à renoncer à en appeler à la lutte contre la police, la non-violence reflète en réalité le triomphe d’une violence antérieure.

La violence interpersonnelle massive perpétrée par le Ku Klux Klan a donc créé une inégalité matérielle (les Blancs sont armés, pas les Noirs) qui est perpétuée par la violence systématique et moins visible de la police. En même temps, les élites blanches utilisent leur puissance culturelle, elle-même acquise et préservée grâce à toutes sortes de violences économiques et gouvernementales, pour récupérer la culture noire et promouvoir ainsi certaines constructions idéologiques qui, antérieurement, ont justifié d’abord l’enlèvement, la mise en esclavage et le lynchage de Noirs ; et ceci tout en canalisant sous forme de violences récurrentes au sein même des communautés noires la colère engendrée par les violations commises à leur encontre pendant des générations, plutôt que de laisser fomenter des actions violentes contre des autorités qui ne les ont que trop mérités. Dans la dynamique de pouvoir décrite au cours de cette brève esquisse historique, comme dans tant d’autres épisodes d’oppression raciale, les gens qui promeuvent la non-violence auprès des opprimés, pour autant qu’ils jouent effectivement un rôle quelconque, finissent toujours par faire le travail de la structure du pouvoir suprématiste blanc, qu’ils le veuillent ou non.

On doit à Robert Williams une alternative à cet héritage du désarmement. Malheureusement, son histoire reste écartée de la narration consacrée que l’on trouve dans les livres scolaires visés par l’État et, pour autant que la non-violence ait quoi que ce soit à en dire, est également exclue de la mémoire du mouvement pour les droits civiques et de la compréhension qu’il a de sa propre histoire. À partir de 1957, Robert Williams arma le chapitre de la NAACP de Monroe, en Caroline du Nord, pour repousser les attaques du Ku Klux Klan et de la police. Williams influença la formation d’autres groupes d’auto-défense armés, dont les Deacons for Defense and Justice qui comptèrent jusqu’à cinquante chapitres à travers le Sud des États-Unis, défendant les communautés noires et les activistes du mouvement pour les droits civiques. Voilà exactement le genre d’histoire d’ « empowerment » que les pacifistes blancs négligent ou éclipsent. Entre les mains des Blancs, la non-violence a été et continue d’être une entreprise coloniale. Les élites blanches enseignent aux autochtones comment gérer leurs économies et leurs gouvernements, pendant que les dissidents blancs enseignent aux autochtones comment mener leur résistance. Le 20 avril 2006, un co-fondateur de Food Not Bombs (FNB, « de la nourriture, pas des bombes »), un groupe anti-autoritaire majoritairement blanc qui sert de la nourriture gratuite dans des lieux publics par le biais d’une centaine d’antennes (principalement en Amérique du Nord, en Australie et en Europe), diffusa un appel à soutien pour la nouvelle antenne de FNB au Nigéria.

En mars dernier, le co-fondateur de FNB Keith McHenry et le bénévole nigérien Yinka Dada ont rendu visite aux gens qui souffrent dans l’ombre des raffineries de pétrole du Nigéria.

« Les conditions dans la région sont terribles ; les bombes ne sont pas un bon moyen de les améliorer. La crise au Nigéria a contribué à ce que le prix du baril de pétrole atteigne le niveau record de 72 dollars. Il est compréhensible que les gens soient frustrés que les profits générés par leurs ressources enrichissent des entreprises étrangères, tandis que leur environnement est pollué et qu’ils vivent dans la pauvreté. Food Not Bombs offre une solution non-violente. »

L’appel à soutien de Food Not Bombs condamnait les actions de la milice rebelle, MEND, qui cherchent à obtenir l’autonomie du peuple Ijaw dans le delta du Niger et la fin des destructions dues à l’industrie pétrolière (alors que FNB « a salué l’annonce faite par le Président nigérian Olusegun Obasanjo de la création de nouveaux emplois dans la région du delta » liés aux profits pétroliers). MEND avait enlevé plusieurs employés de compagnies pétrolières étrangères (américaines et européeennes) pour exiger que soit mis un terme à la répression gouvernementale et à l’exploitation menée par ces entreprises (les otages furent libérés indemnes). Curieusement, alors qu’ils ont condamné l’enlèvement, FNB a omis de mentionner le bombardement par l’armée nigériane, sous la présidence d’Obasanjo, de plusieurs villages Ijaw soupçonnés de soutenir MEND. Et tandis qu’il n’y a pas la moindre preuve que la « solution non-violente » que FNB dit « offrir » fera quoi que ce soit pour libérer les Nigérians de l’exploitation et de l’oppression qu’ils subissent, la mise en pratique de la non-violence entre les Nigérians éviterait certainement la « crise » gouvernementale et permettrait au cours du pétrole de baisser, ce qui, je présume, rend les choses plus pacifiques en Amérique du Nord.

Alors qu’il est confronté à la répression totale du système suprématiste blanc, à l’évidente inutilité du processus politique et aux efforts éhontés d’une élite dissidente pour exploiter et contrôler la rage des opprimés, il ne devrait pas prêter à surprise ou controverse que « l’homme colonisé trouve sa liberté dans et par la violence », pour emprunter les mots de Frantz Fanon (5), le médecin martiniquais qui écrivit l’une des œuvres les plus importantes sur la lutte contre le colonialisme. La plupart des Blancs ont une situation privilégiée et une latitude suffisantes pour que nous puissions prendre ces chaînes gainées de velours et de longueur généreuse pour la liberté, aussi nous agitons-nous confortablement à l’intérieur des paramètres de la société démocratique (dont les limites sont constituées de structures raciales, économiques, sexuelles et gouvernementales imposées par la violence). Certains d’entre nous, sombrant plus loin encore dans l’erreur, présupposent que tout le monde est confronté à des circonstances comparables, et s’attendent à ce que les personnes de couleur exercent des privilèges qu’en fait elles n’ont pas. Mais au-delà de la nécessité stratégique d’attaquer l’État avec tous les moyens dont nous disposons, ceux d’entre nous qui ne sont pas confrontés quotidiennement à l’intimidation policière, à l’avilissement et à la subordination ont-ils pris en considération l’effet bénéfique de contre-attaquer par la force ? Voici ce qu’écrit Frantz Fanon, à propos de la psychologie du colonialisme et du recours à la violence en vue de la libération : « Au niveau des individus, la violence [comme partie intégrante d’une lutte de libération] est une force purifiante. Elle libère l’indigène de son complexe d’infériorité… et de son désespoir et son inaction ; elle le libère de la peur et restaure son estime de soi. »

Mais les défenseurs de la non-violence issus d’un milieu social privilégié, dont le confort matériel et psychologique est garanti et protégé par un ordre violent, ne grandissent pas avec un complexe d’infériorité qu’on leur a violemment inculqué. Il y a de quoi être abasourdi par l’arrogance du présupposé par lequel les pacifistes pensent pouvoir dicter quelles formes de lutte sont morales et efficaces à des gens qui vivent dans des conditions bien différentes et bien plus violentes. Les petit-bourgeois blancs qui donnent des leçons sur la résistance à des enfants réfugiés dans le camp de Jénine ou survivants des massacres en Colombie frappent par leur ressemblance avec, disons, les économistes de la Banque Mondiale qui dictent les « bonnes » pratiques agricoles à des fermiers indiens qui ont hérité de traditions agricoles vieilles de plusieurs siècles. Et la bienveillance des privilégiés envers les systèmes globaux de violence devrait soulever de sérieuses questions quant à la sincérité de ces mêmes privilégiés, en l’occurrence des Blancs, qui embrassent la non-violence. Pour citer à nouveau Darren Parker, « L’apparence, à tout le moins, d’un esprit non-violent est beaucoup plus facile à atteindre lorsqu’on n’est pas soi-même la victime directe de l’injustice ; elle pourrait en fait manifester simplement une distance psychologique. Après tout, il est bien plus facile d’ « aimer ton ennemi » lorsqu’il n’est pas vraiment ton ennemi. »

Oui, des gens de couleurs, des pauvres et des habitants des pays du Sud ont promu la non-violence (même si habituellement de tels pacifistes proviennent des couches les plus privilégiées de leurs communautés) ; cependant, ce n’est qu’avec un sens hautement développé de leur propre supériorité que les activistes blancs peuvent juger et condamner des personnes opprimées qui ne le font pas. Il est tout à fait vrai qu’indépendamment de notre situation plus ou moins privilégiée, on devrait pouvoir se fier à sa propre analyse, mais lorsque celle-ci repose sur une douteuse posture de haute moralité et sur une interprétation opportunément sélective de ce qui est violent, on peut parier avoir oublié de s’appliquer à soi-même son sens critique. Lorsqu’on comprend que les privilégiés tirent leurs avantages matériels de l’exploitation des opprimés, et que cela signifie qu’on bénéficie de la violence utilisée pour les tenir sous le joug, on ne peut pas sincèrement les condamner parce qu’ils se rebellent violemment contre la violence structurelle qui nous privilégie. (Ceux qui ont un jour condamné la résistance violente de gens qui ont grandi dans des conditions plus oppressives qu’eux-mêmes devraient réfléchir à cela la prochaine fois qu’ils mangeront une banane ou boiront une tasse de café.)

J’espère que chacun est conscient que le gouvernement utilise des formes de répression plus violentes contre les personnes de couleur en résistance que contre les personnes blanches. Lorsque les chefs Oglala [ ? « Oglala traditionals » dans l’original] et l’American Indian Movement se soulevèrent dans la réserve de Pine Ridge dans les années 1970 pour affirmer un peu d’indépendance et s’organiser contre la brutalité endémique du « gouvernement tribal » imposé, le Pentagone, le FBI, les marshals fédéraux et le Bureau des Affaires Indiennes mirent en place un véritable programme contre-insurrectionnel, qui se manifesta par une violence quotidienne et des douzaines de morts. Selon Ward Churchill et Jim Vander Wall, « Le principe de l’auto-défense à main armée était devenu, pour les dissidents, une nécessité vitale. »

Les seuls promoteurs de la non-violence que j’ai jamais entendus rejeter jusqu’à la légitimité de l’auto-défense étaient blancs, et bien qu’ils aient sans doute leurs martyrs, eux et leurs familles n’ont pas été confrontés personnellement à la mise en péril de leur survie du fait de leur activisme. J’ai beaucoup de mal à croire que leur aversion envers la violence ait autant à voir avec des principes qu’avec une situation privilégiée et une certaine ignorance. Par delà la simple auto-défense, le fait que des individus aient dû affronter l’éventualité d’avoir à contre-attaquer pour survivre ou pour améliorer leurs vies dépend en large part de la couleur de leur peau et de leur place au sein de diverses hiérarchies oppressives aux niveaux national et international. Ce sont ces expériences que la non-violence ignorent en traitant la violence comme un problème moral ou comme quelque-chose que l’on choisit.

Au sein du pacifisme, il existe un courant « culturellement relativiste » en vertu duquel les activistes privilégiés acceptent voire soutiennent une résistance armée dans les pays du Sud, et éventuellement dans les colonies internes des États d’Europe et d’Amérique du Nord, et ne défendent la non-violence qu’auprès des gens qui partagent une situation privilégiée similaire à la leur. Cette position est marquée d’une nouvelle forme de racisme, suggérant que les gens de couleur vivant dans les États du Sud plus ouvertement oppressifs se chargent de combattre et de mourir, tandis que les citoyens privilégiés des centres de l’empire se contenteraient de formes de résistance plus appropriées au contexte, comme des rassemblements ou des sit-in de protestation.

À l’opposé, une analyse anti-raciste requiert que les Blancs reconnaissent que la violence contre laquelle les gens de couleur doivent se défendre trouve son origine dans le « Premier Monde » blanc. Par conséquent, une résistance appropriée à l’encontre d’un régime qui propage la guerre contre les peuples colonisés à travers la planète consiste à la (ra)mener dans son propre pays ; ce qui suppose de faire émerger une culture anti-autoritaire, coopérative et anti-raciste parmi les Blancs ; d’attaquer les institutions de l’impérialisme ; et d’apporter un soutien aux peuples opprimés en résistance sans pour autant affaiblir leur souveraineté dans la conduite de leur lutte. Cependant, les pacifistes non-absolutistes qui acceptent un peu de relativisme culturel sont en règle générale moins prompts à soutenir la révolution armée lorsque la bataille se rapproche de chez eux. Voici le raisonnement : les Palestiniens, par exemple, peuvent s’engager dans une lutte armée parce qu’ils vivent sous le joug d’un régime violent, mais il serait « inapproprié » ou « irresponsable » de la part des habitants brutalisés du ghetto urbain voisin de former des unités de guérilla. C’est la tendance « not in my backyard » (6), alimentée par la conscience qu’une révolution là-bas serait excitante, mais qu’une révolution ici nous priverait, nous activistes privilégiés, de notre confort. Est également présente la peur latente d’un soulèvement à caractère racial, qui n’est dissipée que lorsque celui-ci est subordonné à une éthique non-violente. Des Noirs qui font une marche sont photogéniques. Des Noirs avec des pistolets évoquent les images de crimes violents du journal télévisé. Des Amérindiens qui tiennent une conférence de presse, voilà qui est digne de louanges. Des Amérindiens prêts, décidés à et capables de reprendre leur terre, voilà qui est un peu inquiétant. C’est pourquoi les seuls révolutionnaires de couleur sur le front intérieur avec lesquels les Blancs sont familiers et auxquels ils apportent leur soutien sont d’inoffensifs martyrs – les morts et les prisonniers.

La contradiction qui traverse le pacifisme ostensiblement révolutionnaire réside dans le fait que la révolution n’est jamais synonyme de sécurité, alors que pour la grande majorité de ses promoteurs et de ses pratiquants, le pacifisme a à voir avec le fait de rester en sécurité, de ne pas être blessé, de ne pas être rejeté par quiconque, de ne donner à personne une pilule amère à avaler. Faisant le lien entre le pacifisme et l’auto-préservation des activistes privilégiés, Ward Churchill cite un organisateur pacifiste qui, pendant la période de la guerre du Vietnam, dénonçait les tactiques du Black Panther Party et du Weather Underground au motif que ces tactiques étaient « une chose vraiment dangereuse pour nous tous… elles comportent le risque très réel d’attirer le même genre de répression violente [comme celle exemplifiée par l’assassinat par la police de Fred Hampton, dirigeant du Black Panther Party] sur nous tous. » Ou, pour citer David Gilbert qui purge une peine de prison à perpétuité réelle pour ses actions en tant que membre du Weather Underground, mouvement qui en arriva à soutenir la Black Liberation Army, « Les Blancs avaient quelque-chose à protéger. C’était confortable de se tenir au sommet d’un mouvement moralement prestigieux visant le changement tandis qu’en majeure part, les morts pour la cause étaient des Noirs. »

Le désir pacifiste de sécurité demeure intact aujourd’hui. En 2003, un activiste non-violent rassurait un journal de Seattle quant au caractère des manifestations prévues. « Je ne dis pas que nous ne soutiendrions pas la désobéissance civile », déclarait Woldt. « Elle a été une partie intégrante du mouvement pacifiste dans lequel [church people] des croyants se sont engagés ; par contre, nous ne sommes pas dans des choses comme l’atteinte à la propriété privée ou quoi que ce soit qui génère des conséquences négatives pour nous. »

Sur une liste de discussion concernant une campagne environnementale radicale en 2004, un activiste étudiant en droit, après avoir invité à une discussion ouverte sur les tactiques, appela à ne plus mentionner de tactiques non-pacifistes et demanda une stricte adhésion à la non-violence, arguant que les groupes non-pacifistes « finissent annihilés ». Une autre activiste (et, accessoirement, une des autres étudiants en droit participant à la liste de discussion) abonda dans ce sens, ajoutant « Je pense qu’avoir une discussion sur des tactiques violentes sur cette liste revient à jouer avec le feu, et met tout le monde en danger. » Elle évoquait également son souci que « deux d’entre nous allons comparaître devant le « tribunal » du comité d’éthique du barreau [will be facing the star chamber of the ethics committee of the Bar Association] dans un futur proche. »

Bien sûr, les promoteurs de la lutte armée doivent comprendre que la prudence est un besoin impératif lorsque nous discutons de tactiques, en particulier par e-mail, et que nous nous confrontons au défi de susciter le soutien à des actions qui sont plus susceptibles de nous valoir harcèlement ou emprisonnement, même si tout ce que nous faisons se limite à les discuter. Cependant, dans cet exemple, les deux étudiants en droit ne disaient pas que le groupe devrait discuter uniquement de tactiques légales ou de tactiques hypothétiques ; ils disaient que le groupe ne devrait discuter que de tactiques non-violentes. Dans la mesure où la discussion avait été annoncée comme une occasion pour le groupe d’élaborer un fond commun idéologique, il était manipulatoire d’utiliser la menace de la répression gouvernementale comme moyen d’empêcher le groupe de seulement considérer quoi que ce soit d’autre qu’une philosophie explicitement non-violente.

Parce qu’il est fortement dans l’intérêt des Blancs d’éviter des soulèvements révolutionnaires dans leur voisinage, il existe une longue histoire de trahison par des pacifistes blancs qui ont condamné ou abandonné les groupes révolutionnaires à la violence d’État. Plutôt que de prendre des risques afin de protéger les membres des mouvements de libération noir, chicano et amérindien (une protection que leur situation de privilège aurait conférée de façon adéquate, parce qu’il aurait été politiquement très coûteux pour le gouvernement d’assassiner des Blancs aisés au beau milieu de toute la contestation générée par les pertes massives au Vietnam), les pacifistes consciencieux ont fermé les yeux sur la brutalisation, l’emprisonnement et l’assassinat de Black Panthers, d’activistes de l’American Indian Movement, et d’autres. Bien pire, ils ont encouragé la répression étatique et ont affirmé que les révolutionnaires la méritaient par leur engagement dans la résistance armée. (Aujourd’hui, ils affirment que la défaite ultime des mouvements de libération, que les pacifistes ont facilitée, prouve l’inefficacité des tactiques de ces mouvements.) Le pacifiste respecté qu’est David Dellinger admet que « l’un des facteurs qui amènent des révolutionnaires sérieux et des habitants découragés des ghettos urbains à conclure que la non-violence ne peut pas constituer une méthode adaptée à leurs besoins réside précisément dans la tendance des pacifistes à se ranger, dans les périodes de conflit, du côté du statu-quo. » David Gilbert conclut que « l’échec à développer la solidarité avec les luttes de libération des Noirs, des Amérindiens, des Chicanos et Mexicains, des Portoricains est l’un des différents facteurs qui ont conduit notre mouvement à s’effondrer au milieu des années 1970. » Mumia Abu-Jamal pose la question : les radicaux blancs étaient-ils « réellement prêts à s’engager dans une révolution qui n’accordait pas de valeur au fait d’être blanc ? »

Au premier abord, la non-violence semble être une position morale limpide qui n’a pas grand chose à voir avec la race. Cette conception est fondée sur le présupposé simpliste que la violence est avant tout quelque-chose que l’on choisit. Mais quels sont les gens qui, en ce monde, ont le privilège de choisir la violence, et quels sont les gens qui vivent dans des conditions violentes qu’ils le veuillent ou non ? En général, la non-violence est une pratique privilégiée, qui trouve son origine dans l’expérience des Blancs, et elle ne fait pas toujours sens pour des gens qui ne bénéficient pas des mêmes privilèges qu’eux, ou pour des Blancs qui essaient de détruire le système de privilège et d’oppression.

De nombreuses personnes de couleur ont aussi eu recours à la non-violence, qui dans certaines circonstances a constitué un moyen efficace de préserver leur sécurité face à une violente discrimination, tout en oeuvrant à des réformes limitées qui en fin de compte ne changent pas la répartition du pouvoir au sein de la société. Le recours à la non-violence par des populations de couleur a généralement été un compromis avec une structure de pouvoir blanche. Conscients que la structure de pouvoir blanche préfère que les opprimés soient non-violents, certains ont choisi d’utiliser des tactiques non-violentes pour désamorcer les risques de répression extrême, de massacres voire de génocide. Les mouvements de personnes de couleur poursuivant pacifiquement des buts révolutionnaires ont eu tendance à recourir à une forme de non-violence moins absolue, plus confrontationnelle et plus dangereuse, que la sorte de non-violence qui subsiste en Amérique du Nord de nos jours. Et même alors, la pratique de la non-violence est souvent subventionnée par des Blancs en situation de pouvoir, utilisée par des dissidents blancs ou par des agents du gouvernement pour manipuler le mouvement dans leur propre intérêt, et elle est souvent abandonnée par de larges segments de la « base » en faveur de tactiques plus dures. L’utilisation de la non-violence en vue de protéger le privilège blanc, à l’intérieur même du mouvement et plus globalement à l’échelle de la société, est toujours commune aujourd’hui.

À l’examen, la non-violence s’avère imbriquée dans des dynamiques de race et de pouvoir. La race est un élément essentiel à notre expérience d’oppression et de résistance. De longue date, une des composantes du racisme est le présupposé que les Européens, ou les colons européens sur d’autres continents, savent ce qui est le mieux pour des populations qu’ils considèrent comme « moins civilisées ». Les gens qui luttent contre le racisme doivent sans équivoque mettre fin à cette tradition et accepter qu’aucune priorité donnée au pacifisme ne peut tenir face à l’impératif que chaque communauté ait le pouvoir de déterminer sa propre forme de résistance, en se fondant sur ses propres expériences. Qui plus est, le fait que la majeure part de la violence à laquelle les populations de couleur sont confrontées à travers le monde trouve son origine dans la structure de pouvoir qui privilégie les Blancs devrait inciter ceux-ci à s’atteler avec plus de hâte à repousser les limites du niveau de militance qui est considéré comme acceptable par les communautés blanches. En d’autres termes, pour ceux d’entre nous qui sont blancs, il est de notre devoir désormais de construire notre propre culture militante de résistance, et, à rebours du rôle de professeur que les Blancs se sont historiquement auto-attribué, nous avons beaucoup à apprendre des luttes menées par les gens de couleur. Les radicaux blancs doivent éduquer politiquement les autres Blancs sur les raisons qui légitiment le recours par les populations de couleur à la rébellion violente et sur celles qui devraient nous pousser également à faire usage d’une diversité de tactiques pour nous libérer nous-mêmes, pour lutter solidairement avec tous ceux qui refusent leur rang de laquais ou d’esclave de l’élite, et pour mettre fin à ces systèmes mondiaux d’oppression et d’exploitation.

Notes du chapitre 2 :

(2) En anglais, « the Great White Father » ; c’était le nom par lequel les Amérindiens désignaient le président des États-Unis. (NDT)

(3) Dans le sud esclavagiste des États-Unis, les esclaves domestiques étaient en général mieux traités et de couleur de peau plus claire que les esclaves utilisés aux travaux agricoles. Malcolm X reprit cette distinction, désignant comme « house slaves » (« esclaves domestiques ») ou « house Negros » les Noirs qui se contentaient de vivre et travailler paisiblement parmi les Blancs (sans chercher à mettre en cause fondamentalement la discrimination envers les Noirs), par opposition aux « field slaves » ou « field Negros », ses partisans, qui défendaient le recours à la lutte armée. (NDT)

(4) De 1704 à 1865, un système de patrouilles de trois à six hommes blancs armés et à cheval tissait un réseau de surveillance et de terreur autour des esclaves noirs. Ces patrouilles pouvaient librement violenter ou tuer des esclaves, qu’ils soient échappés, rassemblés ou qu’ils n’aient rien à se reprocher au regard du Code noir. Tous les hommes blancs en âge de servir dans l’armée avaient le devoir civique de servir dans ces patrouilles, qu’ils soient ou non propriétaires d’esclaves. Le dispositif permettait également de maintenir une cohésion des Blancs par-delà les différences de classes sociales, en dressant même les plus pauvres contre les Noirs. (NDT)

(5) Les propos de Fanon sont ici retraduits en français à partir de la traduction anglaise que cite Gelderloos. (NDT)

(6) En français, « pas dans mon jardin ». L’expression anglaise ou son acronyme NIMBY sont couramment utilisés en français pour parler de luttes environnementales qui voient des citoyens s’opposer à une installation polluante en particulier. L’utilisation du terme NIMBY, en général connoté plus ou moins négativement, sous-entend que les opposants ne s’opposent qu’à ce que cette installation soit construite près de chez eux, et pas à sa construction en tant que telle ou aux logiques socio-économiques sous-jacentes. (NDT)

Traduction : « Violence ? Parfois oui… » – https://violenceparfoisoui.wordpress.com

P. Gelderloos – Comment la non-violence protège l’État – Chapitre 4 (traduction française)

En complément de nos propres traductions, nous republions une traduction du chapitre 4 du livre de Peter Gelderloos « How non-violence protects the state » (« Comment la non-violence protège l’État ») paru en 2007 aux éditions AK Press. Cette traduction a initialement été publiée par Le Cri du Dodo (et non pas par Le Laboratoire., comme nous l’avions initialement indiqué, qui n’en publie qu’une partie). L’infokiosque Tatanka en met à disposition une édition en brochure.

Télécharger le livre complet en anglais (fichier PDF)

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CHAPITRE 4 – LA NON-VIOLENCE EST PATRIARCALE

Le Patriarcat est une forme d’organisation sociale qui produit ce que nous définissons communément comme le sexisme. Mais il va bien au delà des préjudices individuels et systémiques contre les femmes. Il est, avant tout, une fausse division entre deux catégories étanches (les mâles et les femelles) qui sont présentées comme naturelles et justes. Mais de nombreuses personnes, en parfaite santé, ne rentrent pas dans ces catégories physiologiques, et de nombreuses cultures non-occidentales reconnaissaient -et reconnaîtraient toujours, si elles n’avaient pas été détruites- plus de deux sexes et genres. Le Patriarcat se constitue en définissant clairement des rôles (économiques, sociaux, émotionnels et politiques) aux hommes et aux femmes, et il présente aussi -fallacieusement- ces rôles comme naturels et justes.

Dans le patriarcat, les individus qui ne rentrent pas dans ces rôles genrés ou les rejettent sont neutralisé-e-s par la violence et l’ostracisme. Elles et ils sont poussé-e-s à être vu-e-s, et à se sentir comme moches, sales, effrayant-e-s, méprisables et abjectes. Le patriarcat est nocif pour tout un chacun, et est reproduit par quiconque vit en son dedans. Biensur, comme son nom l’indique, il place les hommes dans une position de domination et les femmes dans une position de soumission.

Les activités et les caractéristiques qui sont traditionnellement associées au «pouvoir», ou au moins au privilège, appartiennent essentiellement aux hommes (1). Le patriarcat fournit à la fois le droit et l’aptitude à user de la violence exclusivement aux hommes. Avec le genre, comme avec la race, la Non-violence suppose qu’au lieu de se défendre contre la violence, nous devrions souffrir patiemment jusqu’à ce que la société se mobilise pour s’y opposer pacifiquement (ou que nous devrions attendre un «changement» global vis à vis de toute agression qui nous menace individuellement).

La plupart des partisans de la non-violence la présenterons généralement non seulement comme une pratique politique bornée, mais comme une philosophie qui se devrait de pénétrer le corps social et de déraciner la violence dans toutes ses manifestations. Mais les pacifistes semblent ne pas avoir donné à la violence du patriarcat toute la considération qui lui est due. Car après tout, dans les guerres, dans les révolutions sociales, et dans la vie quotidienne, les femmes et les trans-genres sont les premiers récipiendaires de la violence en société patriarcale.

Si nous sortons cette philosophie hors de l’arène du «politiquement impersonnel», et si nous la replaçons dans un contexte plus prosaïque, le non-violence implique qu’il soit immoral pour une femme d’affronter son agresseur ou d’envisager l’auto-défense. La non-violence implique qu’il est préférable pour une femme mariée harcelée/battue [ndt : abused] de s’éloigner plutôt que de mobiliser un groupe de femmes pour affronter et se battre contre le mari violent (2). La non-violence implique qu’il est mieux pour une personne d’être violée plutôt que de se saisir de son stylo dans sa poche et de le planter dans la jugulaire de son assaillant (parce qu’agir ainsi contribueraient à entretenir le cycle de la violence et encourager de futurs viols). Le pacifisme ne résonne simplement pas dans la réalité quotidienne des gens, à moins que ces derniers ne vivent dans une extravagante bulle de tranquillité dont toute forme de violence réactive universelle de civilisation a été exclue par la violence, systématique et moins visible, des forces de police et de l’armée. En d’autres termes, la non-violence semble s’accorder parfaitement avec le patriarcat.

Enfin, l’abolition du patriarcat en particulier requière des formes de résistance qui accentuent l’apaisement et la réconciliation (3). Les concepts occidentaux de justice, basés sur la loi et la punition, sont patriarcaux d’un bout à l’autre. Les premiers codes pénaux ont définit les femmes entant que propriété, et les lois ont été écrites pour des propriétaires masculins, qui ont été éduqués et socialisés à ne pas faire de sentiments; les « fautives » furent toujours traitées par la punition plutôt qu’en vue d’une conciliation. En outre, le patriarcat n’est pas soutenu par une puissante élite qui doive être défaite par la force, mais par chacun d’entre nous. Parce que la distribution du pouvoir à l’intérieur du patriarcat est bien plus diffuse qu’à l’intérieur de l’Etat ou du capitalisme (par exemple, un Général qui est aussi actionnaire d’une grande entreprise aura un pouvoir particulier au sein de l’Etat et du capitalisme, mais ne détiendra pas un pouvoir plus particulier dans le patriarcat que la plupart des hommes, à part peut être en tant que rôle modèle de masculinité), se battre contre ceux qui détiennent ce pouvoir ou ceux qui en sont le plus responsables joue un moindre rôle.

A l’inverse des gens qui construisent une culture qui permet à chacun-e de s’identifier en termes de genre et nous soutiennent lors que nous construisons des relations sociales plus libres, et nous permettent de nous remettre de plusieurs générations ayant subit violences et traumatismes. Cette perspective est parfaitement compatible avec l’entraînement à l’auto-défense des femmes et des trans-genres et s’attaque aux institutions économiques, culturelles, et politiques qu’incarnent le patriarcat ou justifient sa forme la plus brutale. Tuer un flic qui viole des transgenres sans abris et des prostitué-e-s, brûler la filiale d’un grand magazine qui pousse des femmes à l’anorexie et la boulimie, enlever le président d’une entreprise qui gère le trafic des femmes : aucune de ces actions ne permet réellement l’établissement d’une culture vivante. D’autant plus que certaines personnes puissantes qui profitent consciemment du patriarcat ont intérêt à empêcher activement l’émergence d’une culture vivante. Valoriser des relations sociales saines est complémentaire à l’opposition militante contre les institutions qui propagent un modèle de relations sociales fondées sur la violence et l’exploitation, et supprimer les plus flagrants et sans doutes les plus incorrigibles exemples de patriarcat au quotidien est une des façons d’amener les autres à comprendre la nécessité d’une alternative.

La majeur partie de ce qui est nécessaire pour venir à bout du patriarcat sera probablement pacifique, et concentrée sur le traitement et la construction d’alternatives. Mais une pratique pacifiste qui interdit l’usage d’autres tactiques ne laisse aucune option aux gens qui ont besoin de se protéger de la violence au jour le jour.

Dans le cas du viol et d’autres formes de violences contre les femmes, la non-violence implique les mêmes sermons que le patriarcat a enseigné depuis des millénaires. C’est une éloge de la passivité : «tendre l’autre joue» et «souffrir dignement» parmi les opprimé-e-s. Dans un des textes des plus lucides définissant la préservation et l’implantation de l’histoire du patriarcat -l’Ancien Testament-, des commandements et des paraboles jusqu’au conseil juridique : tout pousse les femmes à souffrir de l’injustice patiemment en priant pour l’intervention de l’Autorité divine. (Cette prescription est remarquablement similaire à la foi que les pacifistes ont en les médias bourgeois à disséminer des images de « souffrance digne » pour inciter la «Prise-de-décision faisant autorité» afin d’obtenir justice). Parce que le Patriarcat prescrit clairement une violence masculine à sens-unique, les femmes viennent perturber cette dynamique de pouvoir, et non la renforcer, en réapprenant leur propension à la violence (4).

Pour le redire, le fait que des femmes réclament leur habilité et leur droit à utiliser la force ne suffit pas en soi à mettre un terme au patriarcat, mais c’est une condition sine qua non à la libération des genres, autant qu’une forme utile d’autonomisation [« empowerment » ndt] et de protection à court terme. Les pacifistes et les féministes réformistes prétendent souvent que ce sont les militants activistes qui sont sexistes. Dans beaucoup de cas spécifiques, cette accusation s’est confirmée. Mais cette critique a fréquemment été élargie pour suggérer que l’usage activiste de la violence lui-même était sexiste, masculin, ou même privilégié. (5) Comme Laina Tanglewood l’explique «Quelques récentes  »féministes » critiques de l’anarchisme ont condamné l’action comme étant sexiste et excluant les femmes… C’est en réalité cette idée là qui est sexiste »(6).

Un autre anarchiste fait remarquer, «En fait, la masculinisation de la violence, avec son sous-entendu sexiste concomitant, la féminisation de la passivité, doivent plus aux présomptions de ceux pour qui la notion de changement n’inclue pas la révolution ou la destruction de l’Etat.» (7)

Aussi, quel genre de notion de la liberté n’inclue pas que les femmes puissent se défendre elles-même ? En réponse à la supposition selon laquelle les femmes ne peuvent être protégées que par de plus larges structures sociales, l’activiste Sue Daniels nous rappelle, «Une femme est capable de repousser un agresseur masculin par elle-même… Ce n’est absolument pas une question de force physique – c’est une question d’entraînement»(8).

Et «La Volonté de Vaincre! Les femmes et l’autodéfense», un pamphlet anonyme, ajoute ceci :

« Il est ridicule qu’il existe autant d’organisation de conseil et
soutient pour les femmes qui ont été violées, agressées, et
abusées mais presque aucune qui ne travaille à préparer et empêcher
que ces choses arrivent. Nous devons refuser d’être des victimes et rejeter l’idée que nous devrions nous soumettre à nos assaillants pour nous préserver de susciter une violence plus grande encore.
En réalité, se soumettre à nos assaillants ne fait que

contribuer aux violences futures contre d’autres. » (9)

L’idée toute entière selon laquelle la violence est masculine, ou que l’activisme révolutionnaire exclue les femmes, les queers et les trans est, comme d’autres prémisses à la non-violence, basée sur un blanchiment historique. Ignorées sont les femmes nigériennes occupant et sabotant les raffineries pétrolifères; les femmes martyres de l’Intifada Palestinienne; les combattant-e-s queers et transgenres de la Révolte de Stonewall, les innombrables, les milliers de femmes qui se sont battues pour le Vietcong; les femmes leaders de la Native resistance to European and US Genocide; les Mujeres Creando, groupe anarcha-féministe de Bolivie; et les suffragettes britanniques qui déclenchèrent des émeutes et se battirent contre la police. Oubliées sont les femmes du Black Panther Party (Parti des Panthères Noires – BPP); les femmes Zapatistes, celles du Weather Underground, et de bien d’autres groupes militants.

L’idée que résister et se battre exclue les femmes est absurde.

Il n’y a pas que l’histoire du « Premier Monde » blanc et pacifié qui s’y oppose, car même le patriarcat le plus efficient qu’on puisse imaginer ne pourra jamais empêcher tout-e-s les trans-genres et toutes les femmes de combattre l’oppression de manière militante.

Les défenseurs de la non-violence font parfois une exception restreinte pour l’autodéfense, parce qu’ils reconnaissent combien il est faux de dire que les opprimé-e-s ne peuvent ou ne doivent pas se protéger eux-mêmes/elles-mêmes, mais n’ont aucune stratégie viable concernant la violence systémique. Ce serait de l’autodéfense de frapper un mari abusif, mais pas de faire sauter une usine émettrice de dioxine rendant le lait maternel toxique ? Qu’en est il d’une campagne plus concertée pour détruire l’entreprise qui possède l’usine étant responsable des rejets polluants ? Est-ce de l’autodéfense de tuer un Général qui envoie ses soldats violer des femmes dans une zone de guerre ? Ou bien les pacifistes doivent ils rester sur la défensive, en ne se préoccupant que de répondre à des attaques individuelles et en se soumettant à la fatalité de telles attaques jusqu’à ce que des tactiques non-violentes permettent de convaincre le Général ou de faire fermer l’usine, dans des temps futurs incertains ?

En plus de protéger le patriarcat de toute opposition militante, la non-violence permet aussi à des dynamiques patriarcales de se maintenir au sein même du mouvement. L’une des prémisses majeurs de l’actuel activisme anti-oppression (Né du désir partagé de promouvoir des mouvements plus sains, plus puissants et pour éviter les querelles internes qui découlaient très largement de la négligence des dynamiques oppressives qui ont paralysées les précédentes générations de luttes de libération) est que les hiérarchies sociales oppressives existent et se reproduisent dans le comportement de tout les individu-e-s et doivent être vaincues aussi bien intérieurement qu’extérieurement. Mais le pacifisme prospère en se soustrayant à l’auto-critique (10). Beaucoup connaissent le stéréotype en partie justifié des activistes non-violents se complaisant dans l’auto-satisfaction et l’auto-célébration, qui « incarnent le changement qu’ils aimeraient voir dans le monde » (11) à tel point que dans leur esprit, ils incarnent tout ce qui est bien et beau. Un adepte d’une grande organisation pacifiste expliquait, en réponse à la critique des privilèges que le leader du groupe, un homme blanc, ne profitait probablement pas de ses privilèges de blanc et de mâle, parce que c’est « quelqu’un de bien », comme si la suprématie blanche et le patriarcat n’étaient qu’une question de libre association (12).

Dans un tel contexte, n’est-ce pas là une position confortable que celle d’une majorité prédominante de dirigeants masculins incarnant l’idéal non-violent, comme résultat de la participation à un nombre impressionnant de grèves de la faim et de sit-ins lorsqu’on vient par exemple vous accuser d’un comportement oppressif, de transphobie ou d’abus sexuel ?

L’évitement des pacifistes face à l’auto-critique est fonctionnel, et pas seulement caractéristique. Quand votre stratégie est basée sur «conquérir et occuper le terrain moral»(13), il est nécessaire de se dépeindre soi-même comme moral, et votre ennemi comme immoral. Avec une pareille stratégie : dévoiler les bigoteries et les dynamiques oppressives des leaders et autres membres du groupe est simplement contre-productif.

Combien de gens savent par exemple que Martin Luther king traitait Ella Baker (qui a largement contribué à la fondation de la Southern Christian Leadership Conference [SCLC], où Luther King n’y était encore qu’un organisateur inexpérimenté) comme sa secrétaire, qu’il a rie au visage de plusieurs femmes lorsqu’elles suggérèrent que le pouvoir et la direction de l’organisation pourraient être partagées; déclara que le rôle naturel des femmes était la maternité, et que, malheureusement, elles étaient «obligées» de tenir leur rôle «d’éducatrice» et de «meneuse» (14), et qu’il a exclût Bayard Rustin de son organisation parce que Rustin était homosexuel ?(15) Mais donc, pourquoi ces faits seraient ils rendues plus largement accessibles et publiques lorsqu’on fait de Martin Luther King une légende qui nécessite qu’on occulte la moindre de ses fautes pour le représenter comme un Saint ? Quoi qu’il en soit, pour les activistes révolutionnaires, la victoire implique la construction d’un rapport de force, et de déjouer les stratégies d’Etat. Un tel passé requière un examen et une auto-critique permanente (16).

Ce sont souvent des a prioris sexistes pré-existants qui font que des groupes militants sont décrits comme plus sexistes qu’ils ne le sont en réalité. Par exemple, les femmes étaient effectivement exclues des positions de pouvoir dans le SCLC (17), de Luther King, alors que les femmes (par exemple, Elaine Brown) à la même époque, occupaient des positions importantes au sein du Black Panther Party (BPP). Et c’est pourtant encore aujourd’hui le BPP, et pas le SCLC, qui est présenté comme le Parangon du machisme.

Kathleen Cleaver réfute : «En 1970, le Parti des Panthères Noires a pris une position formelle en faveur de la libération des femmes. Le congrès des Etats-unis a t’il jamais fait une seule déclaration à propos de la libération des femmes ?»(18)
Frankye Malika Adams, une autre des Panthères, raconte :
«Les femmes avaient toute leur place dans l’organisation du BPP. Je ne comprend pas comment ça aurait pu être un parti d’hommes ou être pensé comme étant un parti d’hommes.»(19)

En ressuscitant une histoire plus juste du Parti des Panthères Noires, Mumia Abu-Jamal raconte ce qui était, en quelque sorte, «un parti de femmes »(20).

Néanmoins, le sexisme perdura parmi les Panthères, comme il perdure au sein de tout milieu révolutionnaire, et tout autre segment de la société patriarcale aujourd’hui. Le Patriarcat ne peut pas être détruit en un jour, mais peut être graduellement vaincu par des groupes qui travaillent à sa destruction. Les activistes doivent reconnaître le patriarcat comme un problème majeur et ouvrir des espaces au sein des mouvements révolutionnaires pour les femmes, les queers, et les transgenres, en tant que forces créatives en concentrant, en examinant, et en reformant la lutte (tout en soutenant les efforts des hommes pour comprendre et contrer notre propre socialisation).

Une analyse honnête nous permet de comprendre que les intentions ne comptent pas, et que le plus gros reste à faire pour libérer le mouvement du contrôle des hommes et pour trouver des manières saines, et réparatrices de gérer des exemples d’abus dans les relations, sociales ou intimes, parmi les membres du mouvement.

Soit militante, soit pacifiste : quasiment toutes les discussions stratégiques ou tactiques auxquelles j’ai participé étaient dominées de manière écrasante par des hommes. Plutôt que de prétendre que les femmes ou les trans-genres ne sont pas capables de participer à une très large gamme d’options tactiques (voir même d’en discuter), nous ferions bien de nous souvenir des voix de celles qui se sont battues de manière violente, intraitable et efficaces comme des révolutionnaires. A ce sujet :

Les « Mujeres Creando » (« Femmes Créatives »), sont un groupe anarcha-féministe en Bolivie. Ses membres ont initiée plusieurs campagnes de graffiti et contre la pauvreté. Elles protègent les protestataires dans les manifestations. Dans leur action la plus spectaculaire, elles se sont armées de cocktails Molotov et de bâtons de dynamite et ont aidé un groupe d’agriculteurs indigènes à occuper une banque pour demander l’annulation d’une dette qui poussaient les agriculteurs et leurs familles à la famine. Dans une interview, Julieta Paredes, une membre fondatrice, explique les origines du groupe:

« Les Mujeres Creando sont une  »folie » initiée par trois femmes [Julieta Paredes, Maria Galindo, et Monica Mendoza] depuis l’arrogante, homophobe et totalitaire Gauche bolivienne des années 80… La différence entre nous et ceux qui parlent de renverser le capitalisme, c’est que tous leurs projets de nouvelle société viennent du patriarcat de Gauche. En tant que féministes dans les Mujeres Creando, nous voulons la révolution, c’est à dire un véritable changement de système… Je l’ai dis et je le dirai encore : Nous ne sommes pas anarchistes du fait de Bakounine ou de la CNT, mais bien plus du fait de nos grand mères [Ndt : beaucoup de femmes boliviennes de cette génération étaient anarchistes], et c’est une belle école de l’anarchisme » (21).

Sylvia Rivera, une drag queen portoricaine, évoque sa participation à

la révolte de Stonewall en 1969, déclenchée suite un raid de la police dans le bar de Stonewall dans le village de greenwich à New York, venue harceler les clients homosexuels et les trans :
«Nous n’en pouvions plus de toute cette merde. Nous avions tant fait pour les autres mouvements. Notre heure était venue. C’était de personnes homosexuelles de la rue, du village devant le foyer pour sans-abris, qui vivaient dans le parc de Sheridan Square à l’extérieur du bar, et des puis derrière eux des drag queens et tout ce monde derrière nous …. Je suis fièr-e d’avoir participé à l’émeute de Stonewall. Je me souviens quand quelqu’un-e a jeté un cocktail Molotov, j’ai pensé: « Mon dieu, c’est la révolution. C’est enfin la révolution ! » J’ai toujours su que nous aurions notre contre-attaque. Je savais que nous allions nous battre. Je ne pensais pas que ce serait ce soir-là. Je suis fièr-e d’avoir été là cette nuit-là. Si j’avais raté ce moment-là, j’aurais été un peu blessé-e parce que c’est à ce moment que j’ai vu le monde changer pour moi et pour les mien-ne-s. Même si bien sûr, nous avons encore beaucoup de chemin à parcourir aux États-Unis.» (22)
Ann Hansen est une révolutionnaire canadienne qui a passé sept ans en prison pour son implication dans les années 1980 avec des groupes clandestins d’action directe et la brigade des incendies de la Wimmin, qui (entre autres actions) ont fait sauter l’usine de Litton Systems (un fabricant de composants de missiles de croisière ) et posé des bombes contre une chaîne de magasins de pornographie qui vendait des vidéos montrant des viols. Selon Hansen:
« Il y a beaucoup de formes différentes d’action directe, dont certaines sont plus efficaces que d’autres à différents points de l’histoire. Mais en conjonction avec d’autres formes de protestation, l’action directe peut faire que le mouvement pour le changement soit plus efficace en ouvrant des chemins à la résistance qui ne sont pas facilement récupérées ou contrôlées par l’Etat. Malheureusement, les gens au sein du mouvement affaiblissent leurs propres actions en oubliant de comprendre et de soutenir la diversité des tactiques disponibles …
Nous avons été pacifié-e-s. »(23)
La plus célèbre anarchiste américaine d’origine russe, Emma Goldman, qui participa à la tentative d’assassinat du patron de Henry Frick Clay en 1892, partisane de la Révolution russe, et l’une des premières critiques du pouvoir léniniste parle ainsi de l’émancipation des femmes :
« L’histoire nous enseigne que chaque classe opprimée n’obtient une véritable émancipation vis à vis de ses maîtres qu’à travers ses propres efforts. Il est nécessaire à la femme de retenir cette leçon, qu’elle se rende compte que sa liberté ne sera atteinte que dans la mesure où elle atteint le pouvoir de conquérir sa liberté. « (24)
 Mollie Steimer, une autre anarchiste russe, immigrée américaine. Dès son jeune âge, Steimer a collaboré avec Frayhayt, un journal anarchiste en langue yiddish de New York. Son entête proclamait : « La seule guerre juste, c’est la révolution sociale. » A partir de 1918, Steimer a été arrêtée et emprisonnée à plusieurs reprises pour avoir dénoncé la Première Guerre mondiale ou pour son soutien à la révolution russe, qui, à ce moment-là, avant la consolidation du pouvoir léniniste et des purges, possédait une importante composante anarchiste. À un ses procès, elle a déclarée :
«Pour l’accomplissement de cette idée [l’anarchisme], je consacrerai toute mon énergie, et, si nécessaire, je donnerai ma vie pour elle. » (25) Steimer a été déporté en Russie, puis emprisonnée par les Soviétiques pour soutiens aux prisonniers anarchistes là-bas.
Anna Mae Pictou Aquash était une femme du Mi’kmaq et de l’American Indian Movement (AIM). Après avoir enseigné, et conseillé les jeunes autochtones, et « travaillé avec des afro-américains de Boston et les communautés amérindiennes, » (26), elle a rejoint l’AIM et a été impliquée dans l’occupation de 71 jours de Wounded Knee sur la réserve de Pine Ridge en 1973. En 1975, à la hauteur d’une période de répression étatique brutale au cours de laquelle au moins 60 membres de l’AIM et de sympathisant-e-s ont été assassiné-e-s par des paramilitaires armés par le FBI, Pictou Aquash participe à une fusillade dans laquelle deux agents du FBI sont tués. En Novembre 1975, elle a été déclaré fugitive pour échapper aux comparutions concernant des faits d’explosifs. En Février 1976, elle fut retrouvée morte, une balle dans la tête tirée par derrière; le coroner d’État désigna l’origine de la mort comme du à une «exposition». Après sa mort, on appris que le FBI l’avait menacé pour ne pas avoir dénoncé d’autres militant-e-s de l’AIM.
Au cours de sa vie, Pictou Aquash était une militante sincère et révolutionnaire.
« Ces blancs pensent que ce pays leur appartient, ils ne se rendent pas compte qu’ils ne sont au pouvoir aujourd’hui que parce qu’ils sont plus nombreux que nous. Le pays entier a changé seulement du fait d’une bande de pèlerins en haillons qui sont venus ici dans les années 1500. On peut prendre une poignée d’Indiens en haillons pour faire de même, et j’ai bien l’intention d’être une de ces Indiens en haillons. « (27)
Les Rote Zora (RZ) était un groupe de guérilla urbaine ouest-allemand de féministes anti-impérialistes. En collaboration avec les Cellules révolutionnaires (Revolutionäre Zellen – RZ), elles ont effectuées plus de deux cents attaques, pour la plupart des attentats, au cours des années 1970 et 80. Elles ciblaient les pornographes; les sociétés utilisant des ateliers clandestins, les bâtiments gouvernementaux, les entreprises vendant les femmes en tant qu’épouses, esclaves sexuels, et travailleuses domestiques, les compagnies pharmaceutiques, et bien plus encore. Dans une interview anonyme, des membres des Rote Zora expliquèrent ceci :
« les femmes des RZ ont commencé en 1974 avec l’attaque à la bombe de la Cour suprême de Karlsruhe, car nous voulions toutes l’abolition totale de l’article ‘218’ (la loi sur l’avortement)» (28).
Interrogées pour savoir si la violence, tels que leurs attentats, nuisait au mouvement, ses membres ont répondu:
Zora 1 : Faire du tort au mouvement — tu parles de l’instauration de la répression. Les actions ne font pas de tort au mouvement ! Au contraire, elles doivent et peuvent soutenir directement le mouvement. Par exemple notre attaque contre les marchands de femmes a contribué à exposer leur business à la lumière publique, à ce qu’ils se sentent menacés, et maintenant ils savent qu’ils ont à anticiper la résistance des femmes s’ils continuent. Ces « messieurs » savent qu’ils doivent anticiper la résistance. Nous appelons cela un renforcement du mouvement.
Zora 2 : De tout temps la stratégie de contre-révolution a été de séparer l’aile radicale et de l’isoler par tous les moyens pour affaiblir l’ensemble du mouvement. Dans les années soixante-dix, nous avons expérimenté ce que cela voulait dire quand les secteurs de la gauche ont adopté la propagande d’État, quand ils ont commencé à présenter ceux qui se battent sans compromis comme les responsables de la persécution de l’État, de la destruction et de la répression. Non seulement ils confondent la cause et l’effet, mais ils justifient aussi implicitement la terreur d’État. De là, ils affaiblissent leur propre position. Ils réduisent le cadre de leur protestation et de leur résistance.
L’entrevue a ensuite posé la question suivante :
«Comment des femmes qui ne sont ni autonomes ni radicales peuvent-elles comprendre ce que vous voulez ? Les actions armées les effraient et les éloignent.
Zora 2 : Pourquoi ce n’est pas effrayant lorsqu’un type vend des femmes et que ça le devient quand sa voiture brûle ? Derrière cela, il y a le fait que la violence sociale légitimée est acceptée alors que des représailles similaires en guise de réponse effraient. Il est possible que ce soit effrayant de remettre des évidences en question, que les femmes, à qui on a bourré la tête depuis qu’elles sont gamines avec l’idée qu’elles sont des victimes, se sentent en danger si elles sont confrontées au fait que les femmes ne sont ni des victimes ni des êtres pacifiques. C’est un défi. Les femmes qui ressentent avec rage leur impuissance peuvent s’identifier à nos actions. Alors que chaque acte de violence contre une femme crée un climat de menaces contre toutes les femmes, nos actions — même si elles ne sont dirigées que contre l’individu responsable — contribuent au développement du sentiment que la résistance est possible !» (29)
Il y a, cependant, une grande partie de la littérature féministe, qui nie les les effets autonomisants (et historiquement important) de la lutte radicale des femmes et des autres mouvements, offrant à la place un féminisme pacifiste. Les féministes pacifistes pointent le sexisme et le machisme de certains militants des mouvements de libération, chose que nous devrions tous reconnaître et traiter comme tel. Le rejet de la non-violence en faveur de la diversité des tactiques ne devraient pas du tout impliquer une satisfaction à l’égard des stratégies ou des cultures de groupes militants passés (par exemple, la posture machiste du Weather Underground ou l’anti-féminisme des Brigades Rouges) (30). Mais si on prend ces critiques au sérieux, on ne devrait pas se priver de remarquer l’hypocrisie des féministes qui dénoncent volontiers les comportements sexistes des militants, mais les couvrent quand ils sont le fait des pacifistes – par exemple, savoureuse est l’histoire de Gandhi qui enseigna la non-violence à sa femme, sans mentionner les inquiétants aspects patriarcaux de leur relation (31).
Certaines féministes vont plus loin que les critiques spécifiques et tentent de tisser un lien métaphysique entre féminisme et non-violence : il s’agit de la «féminisation de la passivité» mentionné plus haut. Dans un article publié dans le journal de Peace Power de Berkeley, Carol Flinders cite une étude faite par des scientifiques de l’UCLA (Université de Californie, Los Angeles) affirmant que les femmes sont hormonalement programmées pour répondre à un danger non pas avec un mécanisme de lutte ou de fuite, qui est attribuée aux hommes, mais avec un mécanisme « tendre vers ou sympatiser ». Lorsqu’elles sont menacées, selon ces scientifiques, les femmes «calment les enfants, font avancer tout le monde, désamorcent la tension, et se connectent avec les autres femelles. » (32) Cette sorte de science populaire a longtemps été un outil privilégié pour reconstituer le patriarcat, censé prouver l’existence de différences naturelles entre les hommes et les femmes, et les gens sont tout à fait disposés à oublier les principes fondamentaux des mathématiques dans le but de se résigner à un monde si bien ordonné. A savoir, une humanité divisée arbitrairement en deux ensembles (mâle et femelle) basés sur un nombre très limité de caractéristiques produiront invariablement des moyennes différentes pour chaque ensemble. Les gens qui ne savent pas que cette moyenne n’exprime pas, mais obscurcit, la diversité au sein d’un ensemble déclarent avec joie que ces deux ensembles sont des catégories naturelles et continuent à faire que des personnes se sentent comme contre-natures ou anormales si elles ne sont pas proches de la moyenne de leur ensemble (Dieu nous garde si elles tombent plus près de la moyenne de l’autre ensemble. Arrêtons-nous un instant pour porter un toast à l’impartialité de la science !)
Mais Flinders ne s’arrête pas là, avec ces études implicitement transphobes et essentialistes (33) de l’UCLA. Elle va jusqu’à plonger dans «notre lointain passé pré-humain. Parmi les chimpanzés, nos plus proches cousins, les mâles patrouillent le territoire au sein duquel les femmes et les nourrissons s’alimentent […] Les femmes sont rarement sur ces lignes de front. Elles sont plus généralement engagés dans les soins directs à leur progéniture ».
Flinders affirme que cela démontre «qu’il n’a jamais été particulièrement adapté pour les femmes de s’engager dans le combat direct » et que « les femmes ont tendance à y venir [à la non-violence] à partir d’une direction quelque peu différente et même à la vivre un peu différemment. » (34) Flinders commet ici une autre bourde scientifique, et ce en prenant une tournure remarquablement sexiste. Tout d’abord, le déterminisme de l’évolution qu’elle utilise n’est ni rigoureux, ni prouvé – sa popularité vient de son utilité dans la création d’un alibi pour des structures sociales oppressives historiques. Même dans ce cadre douteux, Flinders est viciée sur ses hypothèses. Les êtres humains n’ont pas évolué à partir des chimpanzés, mais plutôt, les deux espèces ont évolué du même prédécesseur. Les chimpanzés sont tout aussi modernes que les êtres humains, et les deux espèces ont eu l’occasion d’évoluer dans leurs adaptations comportementales qui s’écartent de l’ancêtre commun. Nous ne sommes pas plus liés aux divisions sexuelles des chimpanzés qu’ils ne sont liés à notre propension à développer des champs sémantiques immenses pour obscurcir la vérité du monde qui nous entoure. Deuxièmement, de la même manière qui lui permet d’affirmer une tendance féminine à la non-violence, Flinders rejoint l’affirmation selon laquelle le rôle naturel des femmes est de réconforter les enfants et de nourrir tout le monde – à l’écart des lignes de front. Flinders a brillamment, quoique par inadvertance, démontré que le même système de croyance qui dit que les femmes sont pacifiques dit aussi que le rôle des femmes est de faire la cuisine et d’élever des enfants. Le nom de ce système de croyance est le patriarcat.
Un autre article écrit par une féministe académique soutient cet essentialisme à la racine. Dans le deuxième alinéa de «Le féminisme et la non-violence: un modèle relationnel », Patrizia Longo écrit:
« Des années de recherche […] donnent à penser que malgré les problèmes potentiellement liés, les femmes participent systématiquement à l’action non violente. Cependant, les femmes choisissent la non-violence non parce qu’elles veulent se réaliser par le biais de souffrances supplémentaires, mais parce que cette stratégie s’inscrit dans leurs valeurs et leurs ressources-  » (35)
En contraignant les femmes à la non-violence, il semble que les féministes pacifistes limitent également notre définition « des valeurs et des ressources » des femmes, définissant ainsi les traits qui sont essentiellement féminins, enfermant les femmes dans un rôle faussement décrit comme naturel, et en excluant les personnes qui n’ont pas correspondent pas à ce rôle.
Il est difficile de dire combien de féministes acceptent aujourd’hui les principes de l’essentialisme, mais il semble qu’un grand nombre de féministes de base n’acceptent pas l’idée que le féminisme et la non-violence soient, ou doivent être intrinsèquement liés. Sur un forum de discussion, des dizaines de féministes revendiquées ont répondu à la question « Y a t-il un lien entre la non-violence et le féminisme? ».
Une majorité de répondant-e-s, certain-e-s pacifistes -beaucoup d’autres pas- ont exprimé la conviction que les féministes n’ont pas besoin de soutenir la non-violence. Un message résume :
«Il existe encore un frein important dans le féminisme qui associe les femmes avec la non-violence. Mais il y a aussi beaucoup de féministes ici, moi y compris, qui ne voulons pas nous voir automatiquement associées à une position (c’est-à-dire la non-violence) simplement en fonction de notre appareil génital ou de notre féminisme.  » (36)
Peter Gelderloos
extrait de « How Non-violence protects the State »
(« Comment la Non-violence protège l’Etat »)
Notes de fin :
1. Pour en savoir plus sur le patriarcat, je recommande fortement les œuvres de Bell Hooks, ainsi que Kate Bornstein (par exemple «Gender Outlaw »,) et Leslie Feinberg (par exemple, « Transgender Warriors »). En outre, à partir d’une approche historique, anthropologique, « The Creation of Patriarchy » de Gerda Lerner (New York: Oxford University Press, 1986) possède de bonnes informations, mais Lerner se limite en grande partie à une vision binaire du genre, en acceptant deux catégories de genre comme naturelle, et donc à côté de la première étape et la plus importante dans la création du patriarcat, qui est la création de deux catégories de genre rigides. Des informations intéressantes corrigeant cette omission peut être trouvée dans le livre de Moira Donald et Linda Hurcombe, eds. «Les représentations du genre, de la préhistoire à nos jours »  (New York: St. Martin Press, 2000).
2. Cette dernière stratégie a été appliquée avec succès par de nombreuses sociétés anti-autoritaires à travers l’histoire, y compris les Igbo du Nigeria aujourd’hui. Pour cet exemple, voir Judith Van Allen, «Assise sur un homme, le colonialisme et les institutions politiques perdues des femmes Igbo », Revue canadienne des études africaines, vol. 2, (1972): 211-219 .
3. Pour en savoir plus sur la justice réparatrice, une manière «fondée sur les besoins » de faire face à un préjudice social par la guérison et la réconciliation (donc, un concept de la justice adapté pour faire face aux nombreux «crimes» qui sont enracinées dans le patriarcat), voir Larry Tifft, « Batteringof Women: The Failure of Intervention and the Case for Prevention » (Boulder: Westview Press, 1993) et « Restorative justice : Healing the foundations of our everyday life » de Dennis Sullivan et Larry Tifft, (Monsey, NY: Willow Tree Press, 2001).
4. Bell Hooks présente une analyse plus complexe, qui traite aussi de la violence faite aux femmes, dans plusieurs livres, y compris « The Will to Change: Men, Masculinity, and Love » (New York: Atria Books, 2004). Cependant, la violence des femmes dont Hooks parle n’est pas une violence politique, consciemment dirigée contre les agents du patriarcat, mais, plutôt, un déplacement de la violence impulsive destinée aux enfants et d’autres plus bas dans la hiérarchie sociale. Ceci est un exemple d’un véritable cycle de la violence, que les pacifistes présentent comme étant la seule forme de violence. Et tandis que toutes les formes traumatiques de cycle de la violence (c’est-à-dire, ayant des ramifications successives à mesure que les gens réagissent d’une manière inadaptée au traumatisme de la violence initiale), les révolutionnaires affirment que toutes les hiérarchies violentes sont maintenues ensemble par des déploiements de violence systématique à la baisse, dont les initiateurs devraient et doivent être frappés d’incapacité. Le monde n’est pas un pied d’égalité sur lequel rebondit la violence de manière cohérente, uniforme en provenance et n’affectant que les personnes qui sont égales en pouvoir et en responsabilité. Pour être plus précis, si des femmes s’organisent collectivement pour s’attaquer et s’opposer avec force aux violeurs, les viols spécifiques seraient empêchés, le traumatisme des viols passés seraient exorcisés d’une manière constructive et libératrice, les hommes se verraient refuser la possibilité de violer en toute impunité, et à l’avenir les viols seraient découragés. Ou, autre exemple, les Noirs et les latinos urbains qui effectuent des attaques de guérilla contre la police n’encouragent pas un cycle de la violence policière. La police ne tue pas les gens de couleur parce qu’ils ont été traumatisés par les violences du passé, ils le font parce que le système de suprématie blanche en a besoin et parce qu’ils sont payés pour ça. L’activité révolutionnaire sera, bien sûr, le résultat de la répression accrue de l’État, mais c’est est un obstacle qui doit être dépassé dans la destruction de l’Etat, qui est le plus grand pourvoyeur de violence. Après la destruction de l’Etat, du capitalisme, et des structures patriarcales, les gens seront encore traumatisés, auront toujours des points de vue autoritaires et patriarcaux, mais des problèmes individuels qui ne sont pas structurellement renforcés peuvent être abordés de manière coopérative, de façon non-violente. Ce que les armées ne peuvent pas.
5. Par exemple, Robin Morgan, « The Demon Lover: on the sexuality of terrorism » (New York: WW Norton, 1989). La brochure du Rock Bloquer collective, « Stick it to the Manarchy » (publication et distribution décentralisée en 2001), formule des critiques valables contre le machisme dans les cercles anarchistes blancs, mais suggère que l’activisme lui-même est machiste, et que les femmes, les personnes de couleur, et d’autres groupes opprimés sont en quelque sorte trop fragiles pour participer à la révolution violente.

6. Laina Tanglewood, « Against the Masculinization of Militancy», cité dans «Ashen Ruins, Against the Corpse Machine: Defininga Post-Leftist Anarchist Critique of Violence » (publication et distribution décentralisée, Avril 2002). Texte intégral disponible à l’adresse http://www.infoshop.org/rants/corpse_last. hrml,

7. Ibid.

8. Sue Daniels, e-mail, Septembre 2004. Pour en savoir plus sur légitime défense des femmes, Daniels recommande le livre de Martha McCaughey, « Real Knockouts: The Physical Feminism of Women’s Self-Defense » (New York: New York University Press, 1997).

9. « The Will to Win! Women and self-defense » est un pamphlet anonyme
distribué par Jacksonville Anarchist Black Cross (4204, rue Herschel,
N ° 20, Jacksonville, FL 32210).

10. Le dicton pacifiste guindé selon lequel que «le changement doit venir de l’intérieur» est à ne pas confondre avec l’auto-critique. De manière fonctionnelle, une telle philosophie empêche les gens de contester le système et la lutte contre les
oppressions structurelles; elle est analogue à la notion chrétienne du péché, comme
une barrière à la rébellion et au fait que d’autres envisagent une action collective contre l’oppression. Dans les quelques cas le « changement de l’intérieur » principe signifie plus d’un simple engagement à la non-violence, c’est une forme impuissante d’auto-amélioration qui prétend que les oppressions sociales sont le résultat d’échecs généralisés de la personnalité qui peuvent être surmontés sans la suppression des forces extérieures. L’auto-amélioration des militants anti-oppression, d’autre part, constitue un aveu concernant le fait que les forces extérieures (qui sont les structures de l’oppression) influencent ceux qui les combattent. Ainsi, faire face à ces effets est plutôt un complément naturel à la lutte contre les causes. Mais plutôt que de
agir comme un complément, l’auto-amélioration pacifiste tend à se substituer à la lutte contre les causes.

11. « Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde» ou «Consacrer le
changement …  » sont des slogans pacifistes communs, qui peuvent être trouvés sur au moins une des quelques pancartes à la moindre manifestation majeur pour la paix aux États-Unis.

12. E-mail personnelle à l’auteur, Décembre 2003.

13. Cortright, « The Power of non-violence. »

14. Robnett, « How long »? 87, 166,95.

15. L’histoire de Bayard Rustin forcé de quitter la SCLC, du fait que Rustin
été homosexuel peut être retrouvé dans le livre de Jervis Andersen, «Jervis Andersen, Bayard Rustin: The Troubles I’ve Seen (New York: HarperCollins Publishers, 1997) et dans celui de David Dellinger, « From Yale to Jail: The Life Story of a Moral Dissenter »  (New York: Pantheon Books, 1993).

16. Cependant, les personnes dont la stratégie repose sur la formation de partis ou
d’organisations similaires, centralisées, qu’elles soient révolutionnaire ou pacifistes, ont aussi un intérêt à mettre en sourdine l’auto-critique. Mais les révolutionnaires d’aujourd’hui démontrent une nette tendance à l’écart vis à vis des partis politiques, des syndicats, et d’autres organisations qui développent un ego, de l’orthodoxie, et des intérêts propres.

17.Robnett, « How Long ? » 93-96.

18. Mumia Abu-Jamal, « We Want Freedom », 161.

19. Ibid., 159.

20. Ibid.

21. Julieta Paredes, « An Interview with Mujeres Creando, » in Quiet Rumours: An Anarcha·Feminist Reader, ed. Dark Star Collective (Edinburgh: AKPress, 2002), III-II2.

22. Leslie Feinberg, « Leslie Feinberg Interviews Sylvia Rivera, » Workers Worla, 2 Juillet 1998, http://www.workers.org/ww/1998/sylvia0702.php.

23. Ann Hansen, « Direct Action: Memoirs of an Urban Guerrilla », (Toronto: Between The Lines, 2002), 471.

24. Emma Goldman, « La tragédie de l’émancipation féminine, » dans Quiet Rumours, ed. Dark Star Collective, 89.

25. Paul Avrich, Anarchist Portraits(Princeton: Princeton University Press, 1988),218.

26. Yael, « Anna Mae Haunts the FBI, » Earth First!Journal, July-August 2003: 51.
27. Ibid.
28. « Interview with Rote Zora,’ in Quiet Rumours, ed. Dark Star Collective,
102.
29. Ibid., 105.

30. Pour le sexisme des Weather Underground, voir « False Nationalism; and Dan Berger, Outlaws of America: The Weather Underground and the Politics of Solidarity (Oakland, CA: AK Press, 2005) » de Tani et Séra. Pour l’opposition des Brigades rouges au féminisme, qu’ils ont dénoncé comme « bourgeois » plutôt que d’embrasser ses aspects radicaux, voir « « StrikeOnetoEducateOneHundred »: The Rise of the Red Brigades in Italy in the 1960s-1970s » (Chicago: Seeds Beneath the Snow, 1986) de Chris Aronson Beck et al.

31.Carol Flinders, « Nonviolence: Does Gender Matter? » Peace Power: Journal of Nonviolence and Conflict Transformation, vol. 2, no. 2 (summer 2006); http:// http://www.calpeacepower.org/0202/gender.htm. Flinders utilise exactement cet exemple de Gandhi, faisant même l’éloge du pacifisme inné des « femmes hindoues dévouées. »

32. Ibid.

33. Pour ceux qui ne connaissent pas le terme, quelque chose qui est « genderessentializing » (« genre essentialisé ») suppose que le sexe n’est pas une construction sociale ou même une division imparfaite, utilement bien pensée, mais un ensemble de catégories inhérentes, d’essences immuables et même déterministes.

34. Flinders, « Nonviolence: Does Gender Matter? »

35. Patrizia Longo, « Feminism and Nonviolence: A Relational Model, » The Gandhi Institute, http://www.gandhiinstitute.org!NewsAndEvents/% 202004.pdf # search =% 22feminist% 20nonviolence 22%.

36. « Feminism and Nonviolence Discussion, », Février et Mars 1998, http://www.h-net.org/~women/threads/disc-nonviolence.html (site consulté le 18 Octobre 2006 – lien toujours valable en Juin 2012).

P. Gelderloos – Comment la non-violence protège l’État – Chapitre 1 (traduction française)

Pour inaugurer ce blog, nous publions une traduction inédite (réalisée par « Violence ? Parfois oui… ») de l’introduction et des chapitres 1 et 2 du livre de l’activiste et anarchiste américain Peter Gelderloos « How non-violence protects the state » (« Comment la non-violence protège l’État »), paru en 2007 aux éditions AK Press.

Télécharger le livre complet en anglais (fichier PDF)

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CHAPITRE 1 : LA NON-VIOLENCE EST INEFFICACE

Je pourrais passer beaucoup de temps à parler des échecs de la non-violence. Toutefois, il semble plus utile de parler des succès de la non-violence. Le pacifisme attirerait difficilement des supporters si son idéologie n’avait produit aucune victoire historique. Examinons ces succès emblématiques : l’indépendance de l’Inde gagnée contre l’empire colonial britannique, l’acceptation d’un nombre maximum d’armes nucléaires par les puissances en compétition, les plafonds imposés au nombre d’armes nucléaires par les négociations SALT (Strategic Arms Limitation Talk), le mouvement pour les droits civiques des Noirs américains dans les années 1960 et le mouvement pacifiste pendant la guerre contre le Vietnam. Et bien qu’elles n’aient pas encore été saluées comme une victoire, les protestations massives de 2003 contre l’invasion de l’Irak par les États-Unis ont été très applaudies par les activistes non-violents ! On peut discerner un schéma récurrent de manipulation historique et de blanchiment, flagrant dans chacune des victoires revendiquées par les activistes non-violents. La position pacifiste requiert que le succès doit pouvoir être attribué aux tactiques pacifistes et à elles seules, alors que nous autres pensons que le changement provient de l’ensemble des tactiques utilisées dans toute situation révolutionnaire, pourvu qu’elles soient déployées de façon efficace. Parce qu’aucun conflit social majeur ne présente une uniformité de tactiques et d’idéologies – autrement dit on trouve dans tous les conflits de ce genre le recours à des tactiques pacifistes et à des tactiques résolument non-pacifistes -, les pacifistes doivent effacer la part d’histoire qui est en désaccord avec leurs affirmations ou au contraire attribuer leurs échecs à la présence au sein du mouvement concerné d’une forme violente de lutte.

On nous raconte qu’en Inde, guidé par leur leader Gandhi, les gens construisirent au fil des décennies un mouvement non-violent de masse et s’engagèrent dans la protestation, la non-coopération, les boycotts économiques, des grèves de la faim exemplaires et des actes de désobéissance pour bloquer la machinerie de l’impérialisme britannique. Ils endurèrent des massacres et répliquèrent avec une ou deux émeutes mais, dans l’ensemble, le mouvement fut non-violent et, après avoir persévéré pendant des décennies, le peuple indien gagna son indépendance, délivrant ainsi une victoire pacifiste certifiée. L’histoire réelle est plus compliquée, puisque des poussées violentes ont également influencé la décision de retrait des Britanniques. Ceux-ci avaient perdu la capacité de maintenir leur pouvoir colonial, ayant vu des millions de leurs soldats mourir et une grande quantité de ressources diverses anéanties au cours de deux guerres mondiales extrêmement violentes, dont la seconde dévasta tout spécialement la mère patrie. Les luttes armées des militants arabes et juifs en Palestine entre 1945 et 1948 continuèrent d’affaiblir l’empire britannique, et rendirent évidente la menace que les Indiens pourraient abandonner la désobéissance civile et prendre les armes en masse si on continuait de les ignorer encore longtemps ; tout ceci ne peut être ignoré parmi les facteurs qui déterminèrent la décision des Britanniques de renoncer à une administration coloniale directe.

On réalise d’autant mieux que cette menace était directe, lorsqu’on comprend que l’histoire pacifiste du mouvement d’indépendance indien brosse un tableau sélectif et incomplet : la non-violence n’était pas universelle en Inde. La résistance à la colonisation britannique comprenait bien assez de lutte armée pour que l’on considère de façon plus exacte que la méthode gandhienne était l’une des différentes formes concurrentes de résistance populaire. Dans leur dérangeante démarche d’universalisation, les pacifistes effacent ces autres formes de résistance et contribuent à propager l’histoire fausse selon laquelle Gandhi et ses disciples étaient la seule boussole de la résistance indienne. Sont ainsi passés sous silence d’importants dirigeants militants comme Chandrasekhar Azad, qui combattit les armes à la main contre les colons britanniques, et des révolutionnaires comme Bhagat Singh, qui s’attira un soutien massif en commettant des attentats à la bombe et des assassinats au profit d’une lutte visant le renversement du capitalisme tant indien que britannique.

L’histoire pacifiste de la lutte indienne ne peut rendre compte du fait que Subhas Chandra Bose, le candidat favorable à la lutte armée, fut élu deux fois président du Congrès National Indien, en 1938 et 1939. Si Gandhi fut peut-être la figure la plus remarquablement influente et populaire dans la lutte pour l’indépendance de l’Inde, la position dirigeante qu’il assuma ne lui valut pas toujours un soutien unanime des masses. Il perdit tellement le soutien des Indiens lorsqu’il appela au calme après l’émeute de 1922 que pas le moindre murmure de protestation ne se fit entendre en Inde quand les Britanniques l’arrêtèrent ensuite.

De façon significative, l’histoire se souvient de Gandhi plus que de tous les autres non pas parce qu’il représentait la voix unanime de l’Inde, mais de par l’attention particulière que lui porta la presse britannique et la prééminence que lui valut le fait d’être pris comme interlocuteur lors d’importantes négociations avec le gouvernement colonial britannique. Si l’on se rappelle que l’histoire est écrite par les vainqueurs, une autre épaisseur de l’étoffe du mythe de l’indépendance indienne s’effiloche.

Mais l’affirmation des pacifistes que l’indépendance de l’Inde est une victoire pour la non-violence est désolante au plus haut point du fait qu’elle donne tête baissée dans la manipulation historique élaborée dans l’intérêt des États impérialistes et partisans de la suprématie blanche, qui ont colonisé les pays du Sud. Le mouvement de libération de l’Inde échoua. Les Britanniques ne furent pas contraints à quitter l’Inde. Bien plutôt, ils choisirent de transférer le territoire entre les mains d’une administration néocoloniale. Quelle sorte de victoire autorise les perdants à dicter le calendrier et les modalités de l’ascension des vainqueurs ? Les Britanniques rédigèrent la nouvelle constitution et remirent le pouvoir entre les mains de successeurs qu’ils choisirent. Ils attisèrent les flammes du séparatisme ethnique et religieux afin que l’Inde soit affaiblie par des divisions internes, empêchée de bénéficier de la paix et de la prospérité, et dépendante de l’aide militaire et autres formes de soutien de la part des États euro-américains.

L’Inde est toujours exploitée par des entreprises euro-américaines (bien que plusieurs nouvelles entreprises indiennes, principalement des filiales, se soient jointes au pillage), et continue de fournir des ressources et des marchés aux États impérialistes. Par bien des façons, la pauvreté de son peuple s’est aggravée et l’exploitation est devenue plus efficace. L’indépendance à l’égard du pouvoir colonial a donné à l’Inde plus d’autonomie dans quelques domaines, et a certainement permis à une poignée d’Indiens de s’asseoir dans les fauteuils du pouvoir, mais l’exploitation et la marchandisation des communs s’est approfondie. Qui plus est, l’Inde a perdu la nette opportunité que représentait une lutte d’émancipation riche de sens menée contre un oppresseur étranger aisément identifiable. Aujourd’hui, un mouvement d’émancipation aurait a s’opposer aux dynamiques déconcertantes du nationalisme et de la rivalité ethnique et religieuse pour abolir un capitalisme et un gouvernement domestiques bien plus développés que dans leurs formes d’alors. Tout bien pesé, le mouvement d’indépendance a donc bien échoué.

Il est quelque peu étrange que les pacifistes revendiquent comme victoire l’arrêt de la course aux armements nucléaires. Une fois encore, le mouvement ne fut pas exclusivement non-violent ; il comprenait des groupes qui menèrent un nombre considérable d’attentats à la bombe et autres actes de sabotage ou de guérilla. Et, à nouveau, c’est une victoire douteuse. Les traités de non-prolifération, si peu respectés au demeurant, n’ont été signés qu’après que la course aux armements eut été gagnée, les États-Unis exerçant une hégémonie incontestée par la possession de plus d’armes nucléaires qu’il ne pourrait être utilisé en pratique. Et il paraît clair que la prolifération continue en fonction des besoins, actuellement au travers du développement d’armes nucléaires tactiques et de la planification d’une nouvelle vague de centrales nucléaires. Il semble véritablement que toute la question ait été soldée plus comme un problème politique interne au gouvernement lui-même que comme un conflit entre un mouvement social et un gouvernement. Tchernobyl et plusieurs fusions évitées de justesse aux États-Unis ont montré que l’utilisation de l’énergie nucléaire (un composant indispensable du développement des armes nucléaires) n’était pas la moindre des responsabilités, et il n’est pas besoin de protestataires pour mettre en question l’utilité, même pour un gouvernement s’obstinant à conquérir le monde, de gaspiller d’incroyables ressources dans la prolifération nucléaire lorsqu’on a déjà assez de bombes pour faire exploser toute la planète, et alors que les guerres et les actions clandestines menées depuis 1945 l’ont toutes été, sans exception, avec d’autres technologies.

Le mouvement pour les droits civiques des Noirs américains est l’un des épisodes les plus importants de l’histoire pacifiste. Dans le monde entier, les gens le considèrent comme un exemple de victoire non-violente. Mais, à l’instar des autres exemples discutés ici, ce mouvement ne fut ni une victoire ni non-violent. Il réussit à abolir la ségrégation en droit et à permettre l’expansion de la minuscule et insignifiante bourgeoisie noire, mais ce n’était pas là les seules exigences de la majorité des personnes qui prirent part au mouvement. Ils voulaient une complète égalité politique et économique, et beaucoup voulaient également l’émancipation des Noirs sous la forme du nationalisme noir, de l’inter-communalisme noir, ou autre forme d’indépendance à l’égard de l’impérialisme blanc. Aucune de ces exigences ne fut remplie – pas l’égalité, et certainement pas l’émancipation.

Les personnes de couleur ont toujours un revenu moyen inférieur, un accès dégradé au logement et aux services de santé, et une santé moins bonne que les personnes blanches. La ségrégation de fait existe toujours. On cherche encore l’égalité politique. Des millions d’électeurs, noirs pour la plupart, se voient refuser le droit de vote lorsque les intérêts dominants le nécessitent, et seulement quatre sénateurs noirs ont siégé depuis la Reconstruction, cette période qui suivit la Guerre de Sécession achevée en 1865. Les autres races ont également été oubliées dans la distribution des fruits mythiques des droits civiques. Les immigrants latinos et asiatiques sont particulièrement exposés aux abus, aux expulsions, à la privation de service sociaux pour lesquels ils paient des impôts, aux formes de travail dangereuses pour la santé dans des sweatshops ou en tant que travailleurs agricoles migrants. Les musulmans et les Arabes font les frais de la répression de l’après 11 Septembre, tandis qu’une société qui s’est elle-même sanctifiée comme étant « insensible à la couleur de peau » [« color-blind »] ne se sent pas le moins du monde hypocrite. Quant aux personnes indigènes, elles sont maintenues aussi bas que nécessaire sur l’échelle socio-économique pour rester invisibles, sauf pour les manifestations symboliques et occasionnelles du multiculturalisme américain – le stéréotype de la mascotte sportive ou de la figurine de danseuse hawaïenne qui dissimule la réalité des véritables personnes indigènes.

Selon sa représentation habituelle (avant tout chez les progressistes blancs, les pacifistes, les éducateurs, les historiens et les officiels du gouvernement), le mouvement contre l’oppression raciale aux États-Unis était avant tout non-violent. Au contraire, même si des groupes pacifistes comme la SCLC (Southern Christian Leadership Conference) de Martin Luther King Jr ont eu un pouvoir et une influence considérables, le soutien populaire au sein du mouvement, particulièrement de la part des Noirs pauvres, se cristallisait de façon croissante autour de groupes révolutionnaires comme le Black Panther Party. Selon un sondage conduit en 1970 par l’institut Harris, 66 % des Afro-Américains déclaraient que les activités du Black Panther Party les rendaient fiers, et 43 % que ce parti incarnait leurs propres vues. En fait, la lutte armée a longtemps été partie intégrante de la résistance des Noirs à la suprématie blanche. Mumia Abu-Jamal documente de façon solide cette histoire dans son livre de 2004, « We want freedom ».

Il écrit : « Les racines de la résistance armée plongent en profondeur dans l’histoire des Afro-Américains. Seuls ceux qui ignorent ce fait considèrent le Black Panther Party comme quelque chose d’étranger à notre héritage historique commun. En réalité, les fractions non-violentes ne peuvent être distillées et séparées des fractions révolutionnaires du mouvement (même si la désaffection et les rancunes, encouragées par l’État, ont souvent existé entre elles). Les activistes pacifistes de la classe moyenne, y compris Luther King, ont tiré une grande part de leur pouvoir du spectre de la résistance noire et de l’existence de révolutionnaires noirs armés. »

Au printemps de 1963, la campagne de Birmingham lancée par Martin Luther King semblait clairement devoir être une répétition de l’action qui avait lamentablement échoué à Albany, en Géorgie, où une campagne de désobéissance civile menée pendant 9 mois en 1961 démontra l’impuissance des protestataires non-violents contre un gouvernement disposant de prisons apparemment sans fond, et où, le 24 juillet 1962, de jeunes émeutiers occupèrent des blocs entiers pendant une nuit et forcèrent la police à se retirer du ghetto, démontrant qu’après un an de campagne non-violente, les Noirs d’Albany continuaient de combattre le racisme mais avaient renoncé à préférer la non-violence. Et voilà que le 7 mai à Birmingham, à la suite de continuelles violences policières, trois mille Noirs commencèrent à contre-attaquer, criblant la police de pierres et de bouteilles. À peine deux jours plus tard, la ville de Birmingham, qui avait été jusque-là un inflexible bastion de la ségrégation, accepta de mettre fin à la ségrégation dans les magasins du centre-ville, et le Président Kennedy soutint cette décision en accordant des garanties fédérales. Le lendemain, après que des suprématistes blancs de l’endroit eurent fait exploser des bombes dans un domicile noir et dans un commerce noir, des milliers de Noirs s’émeutèrent à nouveau, s’emparant d’une zone de neuf blocs, détruisant des voitures de police, blessant plusieurs policiers (dont l’inspecteur en chef), et incendiant des entreprises blanches. Un mois et un jour plus tard, le Président Kennedy en appelait au Congrès pour qu’il adopte le Civil Rights Act, mettant ainsi fin à plusieurs années d’une stratégie visant à embourber le mouvement pour les droits civiques. Il est donc permis de penser que les principales des victoires limitées (sinon creuses) du mouvement des droits civiques survinrent lorsque les Noirs montrèrent qu’ils ne resteraient pas pacifiques éternellement.

Confrontée à l’alternative, la structure du pouvoir des Blancs choisit de négocier avec les pacifistes, et nous avons vu les résultats.

L’affirmation que le mouvement pacifiste américain réussit à mettre fin à la guerre contre le Vietnam présente le même ensemble de faiblesses. Ward Churchill et d’autres ont déjà fort bien formulé la critique, je me contenterai donc de la résumer. Avec une impardonnable suffisance, les activistes pacifistes négligent que trois à cinq millions d’Indochinois sont morts dans leur combat contre l’armée américaine ; que des dizaines de milliers de soldats américains furent tués et des centaines de milliers blessés ; que bien d’autres, démoralisés par le bain de sang, étaient devenus hautement inefficaces et réfractaires, et que les États-Unis étaient en train de perdre de leur capital politique (et de s’acheminer vers une banqueroute fiscale) à tel point que les politiciens pro-guerre commencèrent à réclamer un retrait stratégique (en particulier une fois que l’offensive du Têt eut démontré que la guerre était « ingagnable », comme beaucoup le dirent à l’époque). Le gouvernement américain ne fut pas contraint à se retirer par les protestations pacifiques ; il fut défait politiquement et militairement. À l’appui de cette affirmation, Ward Churchill cite la victoire du Républicain Richard Nixon et l’absence du moindre candidat pacifiste au sein du Parti Démocrate en 1968, presque à l’apogée du mouvement anti-guerre. On pourrait y ajouter la réélection de Nixon en 1972, après quatre années d’escalade et de génocide, pour démontrer l’impuissance du mouvement pacifiste à « dire la vérité au pouvoir ». En fait, le mouvement pacifiste imbu de principes se dissout en même temps que les États-Unis retirèrent leurs troupes (un retrait achevé en 1973). Il fut moins sensible à la campagne de bombardement de civils la plus intense de l’histoire, qui s’intensifia après le retrait des troupes, ainsi qu’à l’occupation continuée du Sud-Vietnam par une dictature militaire entraînée et financée par les États-Unis. En d’autres termes, le mouvement se replia (et récompensa Nixon en le réélisant) une fois que les Américains, et non les Vietnamiens, furent en sécurité. Le mouvement pacifiste américain échoua à apporter la paix. L’impérialisme américain continua de plus belle, et bien que leur stratégie militaire qu’il avait choisie ait été défaite par les Vietnamiens, les États-Unis atteinrent dans l’ensemble leurs objectifs politiques en temps voulu, précisément parce que le mouvement pacifiste échoua à faire advenir un quelconque changement sur le plan intérieur.

Certains pacifistes pointeront le grand nombre d’objecteurs de conscience qui refusèrent de combattre, pour sauver une apparence de victoire non-violente. Mais il devrait être évident que la multiplication d’objecteurs et de réfractaires à la conscription ne peut racheter les tactiques pacifistes. Particulièrement dans une société aussi militariste, la probabilité que des soldats refusent de combattre est proportionnelle à leur crainte d’être confrontés à une résistance violente qui pourrait les tuer ou les mutiler. Sans la résistance violente des Vietnamiens, il n’y aurait pas eu besoin de conscription ; sans conscription, la résistance non-violente en Amérique du Nord qui cherchait à y soustraire ses participants aurait difficilement pu exister. Les rébellions croissantes, particulièrement parmi les soldats noirs, latinos et amérindiens, au sein même de l’armée, furent autrement plus significatives que les objecteurs de conscience passifs. Le gouvernement vit se retourner contre lui la stratégie qu’il avait adoptée en réponse aux émeutes urbaines des Noirs en recrutant dans l’armée de jeunes hommes noirs sans emploi pour en vider les rues.

Des officiels de Washington visitant des bases de l’armée furent sérieusement perturbés par le développement de la culture de la militance noire… Des gradés éberlués observaient comment des officiers blancs recrutés parmi les colons locaux se retrouvaient forcés de rendre leur salut à des soldats noirs du mouvement New Afrikans qui les saluaient en brandissant le poing dressé du Black Power… Nixon devait sortir ses troupes du Vietnam rapidement ou risquer de perdre son armée.

L’assassinat d’officiers à la grenade, le sabotage, le refus de combattre, les émeutes dans les camps d’internement de prisonniers et l’aide à l’ennemi, toutes ces activités de soldats américains contribuèrent significativement à la décision du gouvernement de retirer ses troupes au sol. Comme le déclara le Colonel Robert D. Heinl en juin 1971 :

« Selon tous les indicateurs concevables, notre armée encore présente au Vietnam est dans un état qui approche l’effondrement, certaines unités évitant ou ayant refusé le combat, assassinant leurs officiers et sous-officiers, droguées et désenchantées lorsqu’elles ne sont pas mutinées. Nulle part ailleurs qu’au Vietnam la situation n’est aussi grave. »

Le Pentagone a estimé que trois pour cent des officiers et des sous-officiers tués au Vietnam de 1961 à 1972 le furent à la grenade par leurs propres soldats. Cette estimation ne prend même pas en compte les officiers poignardés ou tués par balle. Dans de nombreux cas, les soldats d’une unité se cotisèrent pour embaucher un tueur à gages afin qu’il assassine un officier impopulaire. Selon Matthew Rinaldi, les Noirs et Latinos de la classe ouvrière engagés dans l’armée, qui ne s’identifiaient pas avec les tactiques du pacifisme-à-tout-prix du mouvement pour les droits civiques qui les avait précédé, furent des acteurs majeurs de la résistance armée qui affaiblit l’armée américaine pendant la guerre contre le Vietnam.

Perturbants bien que d’une importance politique moindre que la résistance dans l’armée en général, les attentats à la bombe et autres actes de violence commis pour protester contre la guerre sur les campus des facultés blanches, y compris la plupart des universités d’élite, ne doivent pas être passés sous silence au profit du « blanchiment » pacifiste. Au cours de l’année scolaire 1969-1970 (de septembre à mai), une estimation prudente compte 174 attentats à la bombe sur les campus et au moins 70 attentats à la bombe et autres attaques violentes en dehors des campus, visant des bâtiments du Reserve Officers’ Training Corpse (Corps d’entraînement des officiers de réserve) et du gouvernement ainsi que des bureaux d’entreprises. À quoi il faut ajouter 230 protestations sur les campus ayant donné lieu à de la violence physique, et 410 à des dommages matériels.

En conclusion, ce qui ne fut qu’une victoire très limitée – le retrait des troupes au sol après de nombreuses années de guerre – peut être très clairement attribué à deux facteurs : la résistance violente opiniâtre et efficace des Vietnamiens, qui amena les dirigeants américains à réaliser qu’ils ne pouvaient pas vaincre ; et la résistance armée et souvent meurtrière des troupes américaines au sol elles-mêmes, engendrée par la démoralisation face à la violence bien réelle de l’ennemi et par l’activisme politique émanant du mouvement de libération noir qui se développait à la même période. Le mouvement anti-guerre à l’intérieur inquiétait bien sûr les dirigeants américains, mais en aucun cas on ne peut prétendre qu’il avait acquis un pouvoir tel qu’il aurait « forcé » le gouvernement à faire quoi que ce soit, et, en tout cas, ses fractions les plus énergiques ont mené des protestations violentes, des attentats à la bombe et des destructions matérielles.

Peut-être leurrés par leur propre histoire erronée du mouvement pacifique pendant la guerre contre le Vietnam, les organisateurs pacifistes américains du XXIe siècle semblaient s’attendre à ce que leurs plans pour stopper l’invasion de l’Irak aboutissent à une répétition de cette victoire imaginaire. Le 15 février 2003, tandis que le gouvernement américain se préparait à entrer en guerre contre l’Irak, « des millions d’activistes anti-guerre, rassemblés pour des manifestations dominicales, envoyèrent un message de reproche cuisant à Washington et ses alliés… Cette vague de manifestations sans précédent… assombrit les plans belliqueux des États-Unis », si l’on en croit un article publié sur le site web du groupe anti-guerre non-violent United for Peace and Justice. Exultant à la vue de cet « affichage massif d’un sentiment pacifiste », l’article s’imaginait ensuite que « la Maison-Blanche… semble avoir été ébranlée par la vague de résistance à ses appels à une action militaire rapide. » Les manifestations furent les plus grandes de l’histoire ; mis à part quelques échauffourées mineures, elles furent entièrement non-violentes ; et leurs organisateurs célébrèrent jusqu’à satiété leur caractère massif et pacifiste. Certains groupes, comme United for Peace and Justice, suggérèrent même que les protestations pourraient éviter la guerre. Bien sûr, ils étaient complètement dans l’erreur, et les protestations furent totalement inefficaces. L’invasion se produisit comme prévu, en dépit des millions de gens qui s’y opposaient pacifiquement, pour la forme et en toute impuissance. Le mouvement contre la guerre ne fit rien pour changer les rapports de force aux États-Unis mêmes. Bush gagna un capital politique substantiel pour avoir envahi l’Irak, et n’eut pas à affronter de retour de bâton avant que les efforts de guerre et d’occupation ne commencent à montrer des signes d’échec, à cause de la résistance armée efficace du peuple irakien. La soi-disant opposition ne se manifesta même pas dans le paysage politique officiel. Dennis Kucinich, le seul candidat anti-guerre au sein du Parti Démocrate, ne fut pas une seconde considéré comme un concurrent sérieux, et lui et ses soutiens abandonnèrent finalement leur posture vertueuse pour prêter allégeance à la plate-forme du Parti Démocrate affirmant son soutien à l’occupation de l’Irak.

L’implication de l’Espagne dans l’occupation menée par la coalition sous commandement américain fournit un bon cas d’école pour jauger l’efficacité de la protestation non-violente. Avec 1300 soldats engagés, l’Espagne était l’un des principaux partenaires de la « Coalition of the Willing » (coalition des pays volontaires). Plus d’un million d’Espagnols manifestèrent contre l’invasion, et 80 % de la population ibérique s’y déclaraient opposés, mais leur engagement pour la paix n’alla pas plus loin – ils ne firent rien pour empêcher effectivement l’armée espagnole de soutenir l’invasion et l’occupation. Parce qu’ils restèrent passifs et ne firent rien pour affaiblir leurs dirigeants, ils demeurèrent aussi impuissants que les citoyens de n’importe quelle démocratie. Non seulement le Premier ministre José Maria Aznar eut la possibilité et l’autorisation d’entrer en guerre, mais en plus toutes les prévisions le donnaient gagnant aux élections qui approchaient – jusqu’aux attentats à la bombe. Le 11 mars 2004, à peine quelques jours avant l’ouverture des bureaux de vote, plusieurs bombes posées par une cellule liée à Al Qaida explosèrent dans les gares de Madrid, tuant 191 personnes et en blessant des milliers d’autres. Ces attentats furent la cause directe de la dégringolade d’Aznar et de son parti dans les sondages, et le Parti Socialiste, seul grand parti opposé à la guerre, fut porté au pouvoir. La coalition se rétrécit avec le retrait des 1300 soldats espagnols, puis se rétrécit bientôt à nouveau, la République Dominicaine et le Honduras ayant également retiré leurs troupes. Tandis que des millions d’activistes pacifiques votant avec leurs pieds en défilant dans la rue comme des moutons n’avaient pas affaibli d’un iota l’occupation brutale de l’Irak, quelques douzaines de terroristes prêts à massacrer des non-combattants furent capables de provoquer le retrait de plus d’un millier de soldats.

Les actions et les communiqués des cellules affiliées à Al Qaida ne laissent pas à penser qu’elles veulent une paix véritable en Irak, pas plus qu’ils ne démontrent un souci du bien-être des Irakiens (dont un grand nombre ont été pulvérisés par ces mêmes cellules) ; on y décèle plutôt la volonté de promouvoir une vision particulière de la société irakienne, une vision extrêmement autoritaire, patriarcale et fondamentaliste.

Et il ne fait pas de doute que la décision peut-être facilement prise de tuer et mutiler des centaines de personnes désarmées, quelle qu’ait pu sembler être la nécessité stratégique d’une telle action, est en rapport avec l’autoritarisme et la brutalité de ces terroristes, et avant tout avec la culture intellectualiste dont ils proviennent comme une majorité de leurs semblables (mais ceci est un tout autre sujet).

L’évaluation morale de la situation devient toutefois plus compliquée lorsqu’on la compare avec les bombardements massifs par lesquels les Américains tuèrent volontairement des centaines de milliers de civils en Allemagne et au Japon pendant la seconde guerre mondiale. Alors que cette campagne fut bien plus brutale que les attentats de Madrid, elle est habituellement considérée comme acceptable. Le décalage que nous pourrions ressentir entre la condamnation (facile) des terroristes de Madrid et celle des pilotes américains aux mains encore plus ensanglantées (bien moins facile, peut-être parce qu’on pourrait trouver parmi eux certains de nos parents – mon propre grand-père, par exemple) devrait nous inciter à nous interroger pour savoir si le fait que nous condamnions le terrorisme a véritablement quelque chose à voir avec le respect de la vie. Puisque nous ne nous battons pas pour un monde autoritaire, ni pour un monde dans lequel on répand le sang en fonction de raisonnements calculatoires, les attentats de Madrid ne représentent pas un modèle pour l’action, mais, plutôt, un paradoxe important. Les gens qui se cramponnent à des tactiques pacifiques qui ont démontré leur inefficacité à mettre fin à la guerre contre l’Irak se soucient-ils réellement plus de la vie humaine que les terroristes qui ont frappé Madrid ? Après tout, ce sont bien plus de 191 Irakiens qui ont été tué pour chacun des 1300 soldats espagnols stationnés dans le pays. S’il faut que quelqu’un meure (et c’est une tragédie que l’invasion américaine rend inévitable), les citoyens espagnols ont une responsabilité plus lourde que les Irakiens (exactement de la même façon que les Allemands et les Japonais étaient plus responsables que les autres victimes de la seconde guerre mondiale). Jusqu’à présent, aucune alternative au terrorisme n’a été mise en œuvre dans le ventre relativement vulnérable de la bête pour affaiblir significativement l’occupation. La seule véritable résistance est donc celle qui se produit en Irak même, là où les États-Unis et leurs alliés sont le plus préparés à la rencontrer, et à un coût très élevé en vies d’insurgés et de non-combattants.

Assez parlé des victoires du pacifisme.

Il serait également utile de saisir l’étendue des échecs du principe de non-violence. Un exemple controversé mais qu’il nous faut examiner est celui de l’Holocauste. Pendant la majeure partie de « la Destruction », la résistance armée était pratiquement absente, aussi pouvons-nous mesurer isolément l’efficacité de la résistance non-violente. L’Holocauste est également l’un des quelques cas dans lesquels le fait de blâmer les victimes est considéré à juste titre comme un soutien ou une sympathie envers l’oppresseur ; les soulèvements violents occasionnels ne peuvent donc pas être utilisés pour justifier la répression et le génocide, contrairement à tous les cas où les pacifistes mettent la violence autoritaire sur le compte de l’audace des opprimés qui s’engage dans l’action armée contre le pouvoir. Certains pacifistes ont eu le culot d’utiliser des exemples de résistance aux Nazis, comme la désobéissance menée par les Danois, pour avancer que la résistance non-violente peut marcher même dans les pires conditions. Est-il vraiment nécessaire de rappeler que les Danois, en tant qu’Aryens, encourraient du fait de leur résistance des risques quelque peu différents que les cibles premières des Nazis ? L’Holocauste ne fut arrêté que par le déchaînement de violence concerté de la part des gouvernements alliés qui détruisirent le régime nazi (bien que, soyons honnêtes, ils se préoccupaient bien plus de redessiner la carte de l’Europe que de sauver la vie des Roms, des Juifs, des homosexuels, des gauchistes, des prisonniers de guerre soviétiques et des autres ; les Soviétiques eurent tendance à faire des purges parmi les prisonniers de guerre libérés, de peur que, même s’ils ne s’étaient pas rendus et donc coupables de désertion, leurs contacts avec des étrangers dans les camps de concentration les aient contaminés idéologiquement.)

Toutefois, les victimes de l’Holocauste ne furent pas toutes passives. Un nombre conséquent d’entre elles agit pour sauver des vies et pour saboter la machine de mort nazie. Yehuda Bauer, qui traite exclusivement des victimes juives de l’Holocauste, documente avec force cette résistance. Jusqu’en 1942, « les rabbins et autres figures de la communauté… découragèrent le passage à l’action armée » mais ils ne se firent pas pour autant les avocats de la passivité ; c’est plutôt que « la résistance fut non-violente ». Indubitablement, cette résistance ne freina nullement le génocide ni n’affaiblit d’un iota les Nazis. À partir de 1942, les Juifs commencèrent à résister violemment, même s’il y eut encore bien des exemples de résistance non-violente. En 1943, des Danois aidèrent la plupart des sept mille Juifs du pays à fuir vers la Suède restée neutre. De façon comparable, la même année, le gouvernement, l’Église et le peuple de Bulgarie stoppèrent la déportation de Juifs de ce pays. Dans les deux cas, les Juifs rescapés furent au final protégé par la force armée et abrités derrière les frontières d’un pays qui n’était pas directement sous occupation allemande, à une époque où la guerre commençait tourner à l’aigre pour les Nazis. (Du fait de l’assaut violent des Soviétiques, les Nazis négligèrent temporairement la contrariété mineure que la Suède et la Bulgarie opposaient à leurs plans.) En 1941, les habitants d’un ghetto de Vilnius, en Lituanie, se livrèrent à un sit-in massif lorsque les Nazis et les autorités locales se préparèrent à les déporter. Cette action de désobéissance civile a peut-être reporté de peu la déportation, mais elle échoua à sauver la moindre vie.

Un certain nombre de dirigeants des Judenrat (les Conseils juifs mis sur pied par les Nazis pour gouverner les ghettos selon leurs ordres) s’accommodèrent du joug nazi dans une tentative de ne pas faire de vagues, espérant qu’autant de Juifs que possible seraient encore en vie à la fin de la guerre. (C’est un exemple pertinent, car de nos jours, de nombreux pacifistes américains pensent également que si vous faites des vagues ou provoquez un conflit, vous faites quelque chose de mal.) Bauer ajoute : « Cette stratégie finit par échouer, et ceux qui avaient tenté d’y recourir découvrirent avec horreur qu’ils s’étaient rendus complices du massacre planifié par les Nazis. » D’autres membres des Judenrat furent plus hardis et refusèrent ouvertement de coopérer avec les Nazis. À Lvov, en Pologne, le premier président du conseil refusa de coopérer, et fut dûment assassiné et remplacé. Comme l’indique Bauer, les remplaçants furent beaucoup plus conciliants (pour autant, l’obéissance ne les sauva pas, puisqu’ils étaient tous destinés aux camps de la mort ; en ce qui concerne le cas de Lvov, le remplaçant obéissant fut tué sur un simple soupçon de résistance). À Borszczow en Pologne, le président du conseil refusa de se conformer aux ordres nazis et fut envoyé au camp d’extermination de Belzec.

D’autres membres de Conseils juifs eurent recours à une diversité de tactiques et furent nettement plus efficaces. À Kovno, en Lituanie, ils firent semblant d’obéir aux ordres nazis mais prirent part clandestinement à la résistance. Ils réussirent à cacher des enfants sur le point d’être déportés et firent évader du ghetto de jeunes hommes et femmes pour qu’ils puissent combattre au côté des partisans. En France, « les deux branches [du Conseil] étaient dans la clandestinité et en contact permanent avec les résistants… et contribuèrent de façon significative à sauver la plupart des Juifs du pays. » Même là où ils ne prirent pas personnellement part à la résistance violente, ils multiplièrent leur efficacité de beaucoup en soutenant ceux qui y participaient.

Et puis il y eut les guérillas urbaines et les partisans qui combattirent violemment contre les Nazis. En avril et mai 1943, des Juifs du ghetto de Varsovie se soulevèrent, munis d’armes de contrebande, volées ou faites de bric et de broc. Sept cents jeunes hommes et femmes se battirent pendant des semaines jusqu’à la mort, mobilisant des milliers de soldats nazis et d’autres ressources qui auraient été nécessaires sur le front de l’Est où les Allemands étaient en pleine débâcle. Ils savaient qu’ils seraient tués, qu’ils demeurent pacifiques ou non. Par la révolte armée, ils vécurent les dernières semaines de leurs vies dans la résistance et en êtres humains libres, et ralentirent la machine de guerre nazie. Une autre rébellion armée éclata dans le ghetto de Bialystok, également en Pologne, le 16 août 1943, et fit rage pendant des semaines.

Des groupes de guérilla urbaine, comme celui composé de sionistes et de communistes juifs agissant à Cracovie, réussirent à faire exploser des trains de ravitaillement et des voies ferrées, à saboter des usines de guerre, et à assassiner des fonctionnaires gouvernementaux. À travers la Pologne, la Tchécoslovaquie, le Bélarus, l’Ukraine et les pays baltes, des groupes de partisans, juifs ou autres, se livrèrent à des actes de sabotage contre les filières d’approvisionnement allemandes et repoussèrent des troupes SS. Selon Bauer, « Dans l’est de la Pologne, en Lituanie et dans l’ouest de l’URSS, au moins 15 000 partisans juifs combattaient dans les bois, et au moins 5 000 Juifs non-combattants y vivaient, protégés tout ou partie du temps par les partisans armés. En Pologne, un groupe de partisans conduit par les frères Belsky sauva plus de 1200 hommes, femmes et enfants juifs, notamment en menant des représailles meurtrières contre ceux qui capturaient ou dénonçaient les fugitifs. D’autres groupes de partisans du même genre, en France et en Belgique, sabotaient l’infrastructure de guerre, assassinaient des officiels nazis et aidaient les gens à échapper aux camps d’extermination. En Belgique, un groupe de communistes juifs fit dérailler un train qui emmenait des gens vers Auschwitz et aida plusieurs centaines d’entre eux à s’échapper. Au cours d’une révolte dans les camps d’extermination de Sobibor en octobre 1943, les insurgés tuèrent plusieurs officiers nazis et permirent que quatre cents à six cents prisonniers s’échappent. La plupart furent rapidement tués, mais environ soixante réussirent à rejoindre les partisans. Deux jours après la révolte, Sobibor fut fermé. En août 1943, une révolte détruisit le camp d’extermination de Treblinka, qui ne fut pas reconstruit. Des déportés qui prirent part à une autre insurrection à Auschwitz en octobre 1944 détruisirent l’un des fours crématoires. » Tous ces soulèvements violents ralentirent l’Holocauste. En comparaison, les tactiques non-violentes (et d’ailleurs aussi les gouvernements alliés dont les bombardiers auraient pu aisément atteindre Auschwitz et les autres camps) échouèrent à provoquer l’arrêt ou la destruction d’un camp de la mort quel qu’il soit.

Au cours de l’Holocauste, et dans les cas moins extrêmes de l’Inde et de Birmingham, la non-violence ne permit pas à ceux qui la pratiquèrent de gagner en puissance, alors que l’usage d’une diversité de tactiques obtint des résultats. Pour le dire simplement, si un mouvement ne constitue pas une menace, il ne peut pas changer un système fondé sur la coercition et la violence centralisées, et si ce mouvement ne distingue pas et n’exerce pas le pouvoir qui lui permet de devenir une menace, il ne peut pas détruire un tel système. Dans le monde actuel, les gouvernement et les grandes entreprises détiennent le monopole quasi total du pouvoir, dont la violence est une dimension majeure. À moins que nous changions les relations de pouvoir (et, de préférence, que nous détruisions l’infrastructure et la culture du pouvoir centralisé pour rendre impossible la subjugation d’une majorité par une minorité), ceux qui tirent aujourd’hui profit de la violence structurelle omniprésente, qui contrôlent les armées, les banques, les bureaucraties et les entreprises, continueront à exercer le pouvoir. On ne peut pas persuader l’élite en faisant appel à sa conscience. Les individus qui changent de conviction et parviennent à plus de moralité seront virés, mis en accusation, remplacés, révoqués, assassinés.

Encore et encore, les gens qui luttent non pas pour une réforme symbolique mais pour une émancipation complète – la récupération du contrôle de nos propres vies et le pouvoir de négocier nos propres relations avec les gens et le monde autour de nous – s’apercevront que la non-violence ne marche pas, et que nous sommes confrontés à une structure de pouvoir qui s’auto-perpétue et qui est immunisé contre les appels à la conscience, et suffisamment forte pour mater ceux qui désobéissent ou refusent de coopérer. Nous devons nous réapproprier l’histoire des résistances passées pour comprendre pourquoi nous avons échoué et comment exactement nous sommes parvenus aux réussites limitées qui sont les nôtres. Nous devons aussi accepter que toutes les luttes sociales, exceptées celles menées par des personnes totalement pacifiques et donc inefficaces, comportent une variété de tactiques. Une fois que l’on a réalisé que jamais dans l’histoire la non-violence n’a mené à des victoires sur la voie de buts révolutionnaires, on peut alors examiner d’autres graves défauts de la non-violence.

Traduction : « Violence ? Parfois oui… » – https://violenceparfoisoui.wordpress.com

P. Gelderloos – Comment la non-violence protège l’État – Introduction (traduction française)

Pour inaugurer ce blog, nous publions une traduction inédite (réalisée par « Violence ? Parfois oui… ») de l’introduction et des chapitres 1 et 2 du livre de l’activiste et anarchiste américain Peter Gelderloos « How non-violence protects the state » (« Comment la non-violence protège l’État »), paru en 2007 aux éditions AK Press.

Télécharger le livre complet en anglais (fichier PDF)

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INTRODUCTION

 

En août 2004, durant la Convergence Anarchiste d’Amérique du Nord qui avait lieu à Athens dans l’Ohio, je pris part à une table ronde consacrée à débattre les mérites de la non-violence par opposition à la violence. Comme on pouvait s’y attendre, la discussion s’abîma dans un débat improductif et compétitif. J’avais espéré que chaque intervenant se verrait accorder un temps de parole conséquent, de sorte à pouvoir présenter ses idées en profondeur et limiter le risque probable d’un match de tennis consistant à se renvoyer des clichés en guise d’arguments. Mais le modérateur, qui était également un des organisateurs de la conférence et de surcroît un des intervenants dans cette table ronde, refusa cette approche.

À cause de l’hégémonie exercée par les défenseurs de la non-violence, les critiques de la non-violence sont exclues des principaux périodiques, médias alternatifs et autres forums auxquels les anti-autoritaires ont accès. La non-violence est défendue comme un article de foi, et comme un impératif pour prétendre à une pleine intégration dans le mouvement. Les anti-autoritaires et les anti-capitalistes qui proposent ou pratiquent la lutte armée [Note importante de traduction à lire impérativement pour une bonne compréhension du texte (1)] se retrouvent de but en blanc abandonnés par ces mêmes pacifistes au côté desquels ils viennent de marcher à la dernière manifestation. Une fois isolés, ces militants perdent leur accès à diverses ressources et se voient également exposés sans protection au risque d’être pris en boucs émissaires par les médias ou criminalisés par le gouvernement. Du fait de ces dynamiques enclenchées par l’ostracisation automatique de ceux qui ne se conforment pas au principe de non-violence, il est impossible d’avoir une discussion saine ou critique visant à évaluer les stratégies que nous choisissons.

Au cours de mon expérience personnelle, j’ai constaté que la plupart des gens qui en viennent à s’impliquer dans des mouvements radicaux n’ont jamais entendu de bons arguments, ni même de mauvais, contre la non-violence. Cela reste vrai même lorsqu’ils en savent déjà beaucoup sur d’autres aspects du mouvement. Au lieu de quoi, ils ont tendance à s’accommoder du tabou qui entoure les militants de la lutte armée ; à avoir intégré la peur et le mépris que les médias réservent aux personnes désireuses de lutter effectivement contre le capitalisme et l’État ; et à confondre l’isolement imposé aux militants de la lutte armée avec un isolement auto-infligé qui serait censément inhérent à celle-ci. La plupart des défenseurs de la non-violence avec lesquels j’ai discuté ces questions, et ils sont nombreux, abordaient la conversation comme si la conclusion était acquise d’emblée, à savoir que l’utilisation de la violence par des mouvements sociaux serait mauvaise en soi et les condamnerait à l’échec (à tout le moins si cela avait lieu à moins de mille kilomètres de leur personne). Inversement, il existe de nombreux et solides arguments contre le principe de non-violence auxquels les pacifistes ont tout simplement négligé de répondre dans leurs écrits.

Ce livre montrera que la non-violence, dans ses manifestations actuelles, est basée sur la falsification historique de certaines luttes. La non-violence a des liens implicites et explicites avec la manipulation des luttes des personnes de couleur par les Blancs. Ses méthodes sont déterminées par des dynamiques autoritaires, et ses résultats ont pour effet de servir les objectifs gouvernementaux plus que les objectifs populaires. Elle dissimule et même encourage des présupposés paternalistes et une dynamique de pouvoir. Les différentes options stratégiques qui lui sont ouvertes mènent invariablement à des impasses. Et ceux qui la pratiquent s’abusent eux-mêmes sur un certain nombre de points cruciaux.

Étant données ces conclusions, si nos mouvements doivent avoir une possibilité quelconque de détruire des systèmes oppressifs tel que le capitalisme et la suprématie blanche, et de construire un monde libre et sain, nous devons faire connaître ces critiques et mettre un terme à la mainmise de la non-violence sur toute discussion, tout en développant des formes de lutte plus efficaces.

On pourrait dire que le but d’une conversation est de persuader et d’être persuadé, alors que le but d’un débat est de gagner, et donc de réduire votre adversaire au silence. L’une des premières étapes pour gagner dans un débat quel qu’il soit, c’est de contrôler le vocabulaire pour se donner un avantage sur son adversaire. C’est exactement ce qu’ont fait les pacifistes en articulant le désaccord autour du clivage non-violence / violence. Les critiques de la non-violence recourent généralement à cette dichotomie, avec laquelle nombre d’entre nous sommes fondamentalement en désaccord, et s’efforcent de repousser les limites de la non-violence afin que puissent être acceptées dans son champ d’action des tactiques que nous soutenons, comme la destruction de propriété, ce qui montre bien à quel point nous sommes délégitimés et rendus impuissants.

Je ne connais aucun activiste, révolutionnaire ou théoricien en rapport avec le mouvement aujourd’hui qui défende l’usage exclusif de tactiques violentes et s’oppose à l’usage de tactiques qui ne pourraient pas être conçues comme violentes. Nous défendons la diversité des tactiques, c’est-à-dire des combinaisons efficaces, élaborées à partir d’une gamme complète de tactiques, susceptibles de nous permettre de nous émanciper de toutes les composantes de ce système oppressif : la suprématie blanche, le patriarcat, le capitalisme et l’État. Nous pensons que les tactiques devraient être choisies en fonction de chaque situation particulière, et non pas déduites d’un code moral préconçu. Nous tendons également à penser que les moyens rejaillissent sur les fins, et nous ne voudrions pas agir d’une façon qui conduirait invariablement à la dictature ou à quelqu’autre forme de société qui ne respecte pas la vie et la liberté. Ainsi, nous serons plus judicieusement décrits comme défenseurs d’un activisme révolutionnaire ou militant, que comme défenseurs de la violence.

Je me réfèrerai aux défenseurs de la non-violence en utilisant la dénomination qu’ils ont eux-même choisie, les activistes non-violents ou, de façon interchangeable, les pacifistes. Nombre d’entre eux préfèrent l’une des deux expressions, et certains font même une distinction entre les deux, mais j’ai constaté que les distinctions ne sont pas cohérentes d’une personne à l’autre. Bien plus important, les pacifistes et les activistes non-violents tendent eux-mêmes à collaborer sans tenir aucun compte de celles des deux dénominations qu’ils utilisent, donc la différence de terme n’a pas d’importance au regard des considérations développées dans ce livre. Pour faire simple, en utilisant le terme « pacifisme » ou « non-violence », ils désignent un mode de vie ou une méthode d’activisme social qui évite, transforme ou exclut la violence tout en essayant de changer la société pour créer un monde plus libre et pacifique.

Arrivés ici, cela nous aiderait de définir clairement la violence, mais l’un des arguments clés de ce livre est que la violence ne peut pas être définie clairement. Il me faut également expliciter quelques autres mots qui surviennent fréquemment. J’utilise le mot « radical » au sens littéral, pour désigner une critique, une action ou une personne qui s’attaque aux racines d’un problème particulier plutôt que de se concentrer sur les solutions superficielles mises sur la table par les préjugés et les pouvoirs du moment. Le mot « radical » n’est pas synonyme des mots « extrême » ou « extrémiste », contrairement à ce que les médias voudraient nous faire croire, par ignorance ou à dessein. (De même, au cas où cela ne serait pas encore clair pour quelqu’un : un anarchiste n’est pas quelqu’un qui souhaite le chaos mais quelqu’un qui souhaite l’émancipation complète du monde par l’abolition du capitalisme, du gouvernement et de toutes les autres formes d’autorité oppressive, visant à les remplacer par un nombre indéterminé d’arrangements sociaux, existants ou utopiques.) A contrario, je n’utilise pas le mot « révolution » littéralement, c’est-à-dire pour désigner le renversement des dirigeants actuels par une nouvelle clique de dirigeants (ce qui ferait de l’expression « révolution anti-autoritaire » un oxymore), mais seulement pour désigner un bouleversement social engendrant de vastes transformations. Je n’utilise ce mot « révolution » que parce qu’il a des connotations positives exceptionnellement durables, et parce que les formes adjectivales de « libération », un susbtantif plus approprié, sont lourdes.

Je voudrais souligner à nouveau une distinction cruciale : les critiques développées dans ce livre ne visent pas des actions particulières qui ne font pas preuve d’un comportement violent, telles qu’une vigie qui demeure pacifique, pas plus qu’elles ne visent individuellement les activistes qui choisissent de se consacrer personnellement à un travail non combattant, tel que les soins médicaux ou la construction de relations sociales fortes dans leur communauté. Lorsque je parle des pacifistes et des défenseurs de la non-violence, je me réfère à ceux qui voudraient imposer leur idéologie à tout le mouvement et qui dissuadent les autres activistes de tout recours à la violence, ou qui se refuserait à soutenir d’autres activistes du seul fait de leur recours à la violence. De même, dans l’idéal un activiste révolutionnaire ne devrait pas se focaliser obsessivement sur le fait de combattre les flics ou de s’engager dans des actes clandestins de sabotage, mais devrait embrasser et soutenir de telles actions, lorsqu’elles sont efficaces, en tant qu’elles font partie d’un large ensemble d’actions nécessaires pour renverser l’État et construire un monde meilleur.

Bien que mon objet soit de déboulonner l’idée que le pacifisme pourrait servir des buts révolutionnaires, j’utilise dans ce livre des citations de pacifistes travaillant à réformes limitées en complément de citations de personnes qui travaillent à une transformation sociale complète. À première vue, cela pourrait donner l’impression que je construis un raisonnement spécieux ; cependant, je n’ai utilisé les paroles et actions de pacifistes réformistes qu’en lien avec des campagnes lors desquelles ils ont étroitement travaillé avec des pacifistes révolutionnaires et ces citations sont en rapport avec ces pacifistes dans leur ensemble, ou en référence à des luttes sociales citées en exemple pour prouver l’efficacité de la non-violence dans la poursuite de buts révolutionnaires. Il est difficile de faire la différence entre des pacifistes révolutionnaires et non-révolutionnaires, parce qu’eux-mêmes ont tendance à ne pas faire cette distinction dans le cadre de leur action – ils travaillent ensemble, ils manifestent ensemble, et souvent utilisent les mêmes tactiques lors des mêmes actions. Puisqu’un engagement commun à la non-violence, et non pas un engagement commun envers un but révolutionnaire, est le critère premier selon lequel les activistes non-violents décident avec qui travailler, ce sont ces délimitations que j’utiliserai pour élaborer mes critiques.

Notes de l’introduction :

(1) Gelderloos utilise très fréquemment le mot anglais « militancy ». Ce mot est intraduisible de façon véritablement satisfaisante et exacte en français. Le Webster Dictionary indique que « nonaggression » et « pacifism » sont des antonymes (des contraires) de « militancy », et qu’en sont par contre synonymes : « aggression, aggressiveness, assaultiveness, bellicosity, belligerency, combativeness, contentiousness, defiance, disputatiousness, feistiness, fight, militance, belligerence, militantness, pugnacity, quarrelsomeness, scrappiness, truculence ». Le terme « militancy » relève, en anglais, du champ lexical de l’attaque, du combat, de l’utilisation de formes de violence plus ou moins offensives. En français, les termes « militants » et « militantisme » n’ont absolument pas ce sens ; presqu’à l’opposé, l’usage et les connotations habituelles de ces deux mots sont vidés de toute référence à la racine commune avec « militaire », et sont proches de connotations « citoyennistes » ou « non-violentes », ce qui est peut-être aussi un symptôme de l’hégémonie de la non-violence dans le « paysage militant » français.

Puisqu’il a bien fallu retenir une traduction, nous avons choisi faute de mieux et selon le contexte, soit l’expression « recours à la violence », soit l’expression « lutte armée », que le lecteur doit impérativement entendre au sens le plus large du terme (recours à des moyens qui ne sont pas non-violents), et non pas dans la connotation restrictive beaucoup plus habituelle de « guérilla ». Cette traduction n’est pas vraiment satisfaisante, d’autant moins qu’une fois au moins, Gelderloos utilise l’expression « militant and armed struggle », qui dénote une claire nuance entre « militant » et « armed ». En quelques rares occurrence, nous avons traduit « militancy » par « force », du fait du contexte. Pour les mêmes raisons, nous sommes régulièrement conduits à traduire le substantif anglais « militants » par « militants recourant à la violence » ou par « militants de la lutte armée », ce qui doit également s’entendre au sens le plus large de « militants défendant ou utilisant des tactiques qui ne sont pas non-violentes ». De même, l’adjectif anglais « militant », est en général traduit en français, selon le contexte, par « militant » ou par « armé ».

Tout au long de la lecture, il est utile de garder à l’esprit qu’à strictement parler, « militant non-violent » et « militant de la non-violence » sont deux expressions dont le sens est différent, ou du moins devrait l’être, même si l’usage tend à les confondre. La critique de Gelderloos, au fond, porte sur les militants de la non-violence et non pas sur le simple usage de tactiques non-violentes.

Traduction : « Violence ? Parfois oui… » – https://violenceparfoisoui.wordpress.com